CR: L’animal est-il un homme comme les autres?

(Les Droits des animaux en question)

Aurélien Barrau, Louis Schweitzer, Dunod, 2018

On comprend évidemment tout de suite combien le titre est humoristique et stimulant  ! Parmi les nombreux livres qui paraissent, ces derniers temps, sur la question animale, celui de Barrau et Schweitzer occupe, par son originalité, une place exceptionnelle. En modifiant légèrement le sous-titre, on pourrait en effet parler des « droits des animaux en questions ». L’ensemble de l’ouvrage est un dialogue, à la manière platonicienne, entre les deux auteurs. Aurélien Barrau, philosophe et astrophysicien, est militant de la protection animale. Point n’est besoin de présenter Louis Schweitzer, que ses hautes fonctions n’ont pas empêché de devenir président de notre Fondation.

L'animal est-il un homme comme les autres?

Insistons encore sur ce parti-pris de présentation dialoguée. Comme l’avait bien vu Platon, la didactique en sort grandement améliorée. Le lecteur, y compris le jeune lecteur qui veut s’initier à la question animale, y est « pris par la main » ; il est amené à partager les questions comme si c’était lui qui les formulait et à percevoir davantage l’éclairage des réponses. De surcroît l’ensemble est écrit dans un style d’une remarquable limpidité.

Après un court préambule qui rappelle les importants bouleversements qu’a connus la cause animale ces dernières années, dont, en 2015 « la refonte du Code Civil [qui] a fait de l’animal un être doué de sensibilité » (p. 6), les auteurs abordent le vif du sujet. Ils partent de la définition de l’homme, en s’opposant bien sûr, à la conception de Descartes et de ses successeurs, qui voyaient une coupure absolue entre l’animal-machine et l’être humain, « une coupure radicale qui se lit, entre autres, dans le Discours de la Méthode » (p. 10). À côté de l’apport de penseurs beaucoup plus nuancés comme Montaigne « la frontière […] entre l’homme et l’animal a été fragilisée par le progrès des sciences » (p. 14). Il faut percevoir, de nos jours, le rôle et l’utilité de la diversité des espèces, « penser enfin la diversité pour ce qu’elle est » (p. 18), pour sa valeur propre. Forts de ces considérations fondamentales, il faut « accorder des droits aux animaux » (p. 25), comme le proclame le titre du second chapitre. « Le droit est ce qui transforme une norme individuelle en norme sociale […] qui punit la transgression de cette dernière » (p. 27), qui oblige même celui qui n’aime pas les animaux à les respecter.

D’où la nécessité d’un « document normatif de référence morale » (p.  30), la Déclaration universelle des droits de l’animal, qui est citée intégralement dans sa version récente de 2018. Les auteurs tordent le cou aux objections erronées à cette déclaration, comme le fait « qu’il ne saurait y avoir de droits sans devoirs » (p. 34). « Un bébé de quelques semaines par exemple a des droits » (p. 34). Les droits de l’animal en tant qu’individu, liés à la douleur, n’excluent pas les droits des espèces et de l’environnement, comme en témoigne un intéressant débat, plus loin dans l’ouvrage. Certes, pour les droits de l’animal, « il faut partir du concept de sensibilité » (p. 92) ce qui n’empêche pas de « réfléchir en termes de biodiversité » (pp 92-93). Les deux préoccupations sont liées : « reconnaître l’individu animal comme un être sensible et autonome […] ne peut se faire que si l’on se préoccupe aussi de son milieu de vie » (p. 96). Et puis, comme le demande la Déclaration universelle des droits de l’animal, tous les animaux ne peuvent avoir les mêmes droits. Les droits doivent dépendre de leurs besoins en tant qu’espèces ou individus, des équilibres biologiques auxquels ils participent et de leur niveau de conscience (p. 67), une aptitude d’ailleurs reconnue de nos jours par la science, comme en témoigne la Déclaration de Cambridge (p. 110).

Bien sûr, tous les grands problèmes qui touchent aux relations entre les hommes et les animaux sont analysés avec beaucoup de finesse. L’expérimentation animale d’abord : « dans le grand massacre incessant des animaux, le cas des animaux d’expérimentation […] semble être le seul à mériter discussion » (p. 51), car « la finalité de cette souffrance infligée est de soulager des souffrances humaines » (p.  50). Il faut se rapprocher de la célèbre loi des 3R :

  • réduire (le nombre d’animaux utilisés),
  • raffiner (les protocoles expérimentaux),
  • remplacer (l’expérimentation animale quand c’est possible).

Les animaux sauvages méritent une mention particulière puisque « notre système juridique ne leur accorde aucun droit en tant qu’individus » (p. 53). Ils posent dès lors la question du « degré acceptable d’ingérence de l’homme dans la nature » (p. 55). À cette question l’oncle de Louis Schweitzer, Albert Schweitzer, a donné une réponse par un mode de vie exemplaire, respectueux de la nature et des animaux : « Tout animal a droit à la vie et au respect [si] son existence n’est pas gravement préjudiciable à celle de l’homme » (p. 63). Un long passage est consacré aux animaux destinés à la consommation, livrés, le plus souvent, à « une vie de torture, d’enfermement, de confinement » (p. 72). Bien sûr, nous sommes clairement nés comme des animaux omnivores, mais la vraie question, c’est ce que nous voulons faire de cet héritage, jusqu’où nous voulons en jouir : « Que je puisse manger de la viande ne signifie [pas] qu’il me faille le faire » (p. 75) D’où les controverses qui persistent aujourd’hui sur la consommation des animaux issus d’élevages fermiers, des poissons, des insectes… Le consommateur occasionnel de viande qu’est Schweitzer et le sympathisant de thèses plus véganes qu’est Barrau savent trouver un accord dans la condamnation des excès abominables de l’élevage industriel, avec son cortège de  souffrances liées à l’abattage.

On l’aura compris : ce petit livre (150 pages) non seulement trouvera sa place dans toutes les bibliothèques de ceux qui s’intéressent aux animaux, mais surtout sera d’un apport didactique considérable pour les jeunes et les adolescents. Certes il ne résoudra pas d’un coup la question animale, mais il incite, fort justement, à chercher « pour le moment la direction juste » (p. 115), « entre un réformisme prudent et un révolutionnarisme assumé » (p.  125) ; l’ouvrage aidera à trouver la bonne voie, probablement dans « de nouvelles formes de réformisme » (p. 129), voire des « sensibilités juridiques nouvelles » (p. 130), des points sur lesquels les deux auteurs semblent s’accorder, et pour lesquels ils proposent, à la fin de l’ouvrage, plusieurs chemins.

Georges Chapouthier

Article publié dans le numéro 99 de la revue Droit Animal, Éthique & Sciences.

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