Une conférence pour dénoncer le statut des animaux « nuisibles »

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Le 9 octobre 2017, se tenait à l’Hôtel de Ville de Paris une conférence intitulée « Nuisibles, vraiment ? » organisée par le Centre Ornithologique Ile-de-France (Corif). Des représentants du Corif, de l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) et du Muséum national d’Histoire naturelle sont intervenus pour dénoncer la gestion des populations de ces animaux classés sur liste noire.

L’Hôtel de Ville de Paris accueillait la conférence « Nuisibles, vraiment ? » organisée par la Corif le 9 octobre 2017.
La conférence s’est déroulée en cinq phases :

  • Une première présentation par Frédéric Mahler, président et chargé du secteur « études et protection » du Corif, sur la question « Nuisibles… pour qui ? » ;
  • Une deuxième présentation par Frédéric Jiguet, ornithologue et professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle, sur le cas des corneilles dans Paris ;
  • Un court film intitulé Les Mots justes réalisé par Corinne Rolland sur le cas du renard roux en France ;
  • Une présentation sur « Les nuisibles et le droit » par Ariane Ambrosini, chargée du statut des animaux sauvages au service juridique de l’ASPAS ;
  • Une dernière présentation sur les quatre espèces de nuisibles phares du Corif que sont le renard roux, la pie bavarde, la martre et le grand cormoran. Cette présentation était effectuée par Colette Huot-Daubremont, directrice du Corif.

Ces présentations ont permis de mettre en lumière le problème du statut juridique de « nuisible », qui ne permet pas de régler les problèmes engendrés par la présence de ces espèces « susceptibles d’occasionner des dégâts » (loi n° 2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages).

Que dit la loi sur les espèces nuisibles ?

Selon le centre national de ressources textuelles et lexicales, le terme nuisible signifie : « animal sauvage qui cause des dégâts au gibier et aux cultures, et dont la chasse est autorisée en dehors de la période d’ouverture, en vue de la régulation des populations ». D’après Ariane Ambrosini, on retrouve 19 espèces qui sont classées « nuisibles » en France, dont 12 mammifères et 7 oiseaux. Le décret n° 2012-402 du 23 mars 2012 relatif aux espèces d’animaux classés nuisibles établit trois catégories d’animaux « nuisibles » :

  • Les nuisibles exogènesespèces envahissantes ») : c’est-à-dire les espèces qui ne sont pas originaires de France. La liste est fixée tous les ans par le ministère de l’Environnement et s’applique à tous le territoire national. Parmi ces espèces, on retrouve le chien viverrin, le vison d’Amérique et le ragondin.
  • Les « mauvais » nuisibles indigènes : ceux qui sont originaires du territoire mais qui posent des problèmes. Un arrêté ministériel fixe les 96 listes des départements qui sont revues tous les trois ans. Parmi ces espèces, on retrouve le renard et la corneille.
  • Les « bons » nuisibles indigènes : ceux qui sont originaires du territoire et qui peuvent causer des dégâts occasionnellement. La liste est fixée par arrêté préfectoral annuel. Parmi ces espèces, on retrouve le lapin de garenne, le sanglier et le pigeon ramier.

Les deux listes de nuisibles indigènes sont établies par les commissions départementales de la chasse et de la faune sauvage, composées majoritairement de chasseurs. Colette Huot-Daubremont a l’opportunité de siéger dans la commission du département de la Seine-et-Marne, ce qui lui donne accès à des informations utiles tels que les motifs invoqués pour classer certaines espèces (voir plus bas).

Juridiquement, les animaux « nuisibles » ne sont pas « chassés » comme les espèces gibier ; ils sont « détruits ». Les modes de « destruction » sont multiples : tir, piégeage (piège boîte qui emprisonne l’animal, piège qui coince une patte de l’animal, collet qui coince le coup du renard, pièges tuants), déterrage (avec ou sans chien), etc. Contrairement au gibier, les animaux « nuisibles » peuvent être détruits toute l’année.

Les raisons invoquées pour lister un animal en tant que « nuisible »

Selon Frédéric Mahler, un animal peut être classé « nuisible » s’il pose un problème à l’écosystème (« protection de la flore et de la faune » selon la loi), à une activité économique (« prévenir des dommages importants aux activités agricoles ») ou à l’activité des chasseurs ou pêcheurs. La loi mentionne également les problèmes de santé publique (avec la diffusion de la rage ou de l’échinococcose alvéolaire par exemple) ou de sécurité publique et la prévention des dommages importants à d’autres formes de propriétés (poulailler domestique par exemple).

Nuisibles pour l’écosystème ?

Pour ce qui est de l’écosystème, Mahler rappelle qu’en France, l’équilibre entre un prédateur et une proie dans le nature est très vite atteint, la nature se régulant d’elle-même. C’est vérifiable dans la couronne parisienne avec la chasse aux pies qui n’a pas permis de faire réaugmenter le nombre de moineaux car elles ne sont pas la cause de la désertion des moineaux de la capitale.

Nuisibles pour l’économie ?

En ce qui concerne l’activité économique, il est vrai qu’une espèce peut être gênante pour un agriculteur à un moment du cycle de production mais s’avérer indispensable à un autre moment pour manger les insectes par exemple.

Nuisibles pour les chasseurs ?

Pour les chasseurs et les pêcheurs, il est bien évident que certaines espèces vont faire concurrence à leur activité de mise à mort. En Seine-et-Marne, comme l’indique Colette Huot-Daubremont, le cormoran a été classé « nuisible » car il engendrait une trop grande pression sur le brochet… pourtant autorisé à être pêché par les pêcheurs du dimanche. Pareillement, le renard roux s’attaque régulièrement aux espèces gibier que sont les perdrix ou les faisans, qui sont élevés puis lâchés dans la nature pour être facilement chassés par les chasseurs.

Une trop forte pression sur la population vulpine ne fait que favoriser la prolifération des zoonoses. Corinne Rolland

Nuisibles pour la santé humaine ?

Les problèmes de santé publique ne sont plus convaincants, même le ministère de l’Environnement commence à le reconnaître. En effet, non seulement les cas de contamination à la rage par un renard s’élèvent à seulement une quinzaine par an, mais en plus il a été démontré scientifiquement et empiriquement que la « destruction » des renards ne réduisaient pas le risque dû aux zoonoses car, comme l’explique Corinne Rolland dans son film, le renard est une espèce qui ne peut laisser un territoire vide et qui est donc très mobile pour pouvoir couvrir l’ensemble du territoire, malgré les destructions de ses congénères. En parallèle, le canton de Genève ou le Luxembourg ont pu montrer que l’arrêt de la chasse au renard n’a pas entraîné une augmentation du risque de zoonose.

Nuisibles pour la sécurité des hommes ?

Les problèmes de sécurité publique ne justifient pas non plus la destruction d’une espèce. L’exemple de la corneille dans Paris, que Frédéric Jiguet a pu étudier, montre que peu d’individus sont agressifs (environ 2 ou 3 sur 1000), à chaque fois dans des situations où l’oiseau estime sa progéniture menacée. Mais peu d’oiseaux attaquent. Jiguet émet l’hypothèse (qu’il n’a pas encore pu vérifier) que les rares cas d’agression d’humains par des corneilles dans Paris étaient peut-être dus à des oiseaux recueillis par des particuliers lorsqu’ils étaient jeunes et en détresse et qui n’ont donc pas peur de l’homme. Mais il a pu constater qu’une simple capture et mise en détention d’une corneille pendant cinq jours avaient permis de lui redonner une certaine appréhension de l’homme. L’oiseau en question, une fois relâché, n’a pas réattaqué.

2 à 3 corneilles agressives sur 1000

Les corneilles font peur aux Parisiens, mais leur nombre est en réalité stable. Elles bougent beaucoup d’un jardin à l’autre, voire d’un département à l’autre, par exemple se reposant au Jardin des Plantes le matin et le soir, et allant chercher à manger au jardin des Tuileries ou près de la Tour Eiffel le midi, là où elles pensent pouvoir trouver de quoi se nourrir plus facilement. C’est un système de bague d’identification des corneilles du Jardins des Plantes qui a permis à Jiguet de découvrir la mobilité de ces oiseaux. Pour lui, une gestion des déchets adaptée (poubelles publiques avec couvercle, sans sac transparent…) et une information des citoyens (pour qu’ils ne donnent pas à manger aux oiseaux) seraient bien plus efficaces pour éloigner les corneilles des espaces publics.

« Nuisibles » parce qu’ils dérangent le confort de l’homme…

Toutes les raisons sont bonnes, selon les chasseurs, pour lister une espèce comme « nuisible ». La raison invoquée de la pression des renards sur les poulaillers des particuliers est surprenante. Les cas sont en effet rares. Mais en Seine-et-Marne, une alarme déclenchée par un renard peut servir de motif de classement sur la liste des espèces « nuisibles » ! Pourtant, puisqu’un territoire sera toujours reconquis par un renard, la seule solution efficace pour empêcher ses volailles d’être mangées est de les protéger correctement. Des raisons aussi insignifiantes que des dommages à des vergers peuvent être invoqués pour rendre une espèce « nuisible ». C’est le cas toujours dans le même département pour la pie bavarde, alors que l’activité viticole dans la région est très limitée.

Attribuer le statut de « nuisibles » à des espèces pose problème

Le problème majeur concernant la « destruction » des espèces « susceptibles d’occasionner des dégâts » est que de nombreux animaux sont tués chaque année (entre 600 000 et un million, rien que pour le renard !) alors que les problèmes ne sont pas résolus. Les études scientifiques ont montré que la régulation de ces espèces ne résolvait pas les problèmes alors que d’autres méthodes n’impliquant pas la mort des animaux (effarouchement, etc.) permettent quant à elle d’obtenir des résultats concrets.

Mais la « destruction » systématique de certaines espèces pose d’autres problèmes. Par exemple, la destruction du renard, principal prédateur dans les campagnes du campagnol, entraîne une augmentation du nombre d’individus de ce petit mammifère qui ravage les champs. Selon Corinne Rolland, il y a donc un coût économique de l’ordre de 3 000 € par exploitation agricole qui pourrait être évité si des renards chassaient le campagnol (dont chacun peut manger entre 3 000 et 10 000 individus par an). De plus, le produit utilisé pour éradiquer le petit mammifère des champs, le bromadiolone, un puissant anti-coagulant, décime les autres prédateurs naturels que sont les rapaces diurnes et nocturnes et les sangliers.

Entre 600 milles et 1 million de renards tués par an

Il y a aussi le problème des pièges qui peuvent emprisonner, blesser ou tuer des espèces non nuisibles, des animaux de compagnie, ainsi que des espèces protégées. Certains pièges peuvent également être dangereux pour l’homme lors de balades dans la nature.

 

Selon Ariane Ambrosini de l’ASPAS, les problèmes de la législation sur les animaux « susceptibles d’occasionner des dégâts » sont nombreux et variés. Tout d’abord, l’instruction est partiale, puisque les dossiers de classement de espèces sont réalisés par les chasseurs, et à charge car elle cherche seulement à « détruire » des espèces pour cause de dégâts potentiels. Ensuite, le classement des espèces est global, et non évalué au cas par cas. En effet, un individu provenant d’une espèce « nuisible » peut être tué alors qu’il n’a pas occasionné de dégâts. De plus, les méthodes alternatives ne sont quasiment pas étudiées. Pour celles qui sont obligatoires, aucun contrôle n’est effectué pour vérifier que ce sont ces méthodes alternatives qui sont bien mises en place. Enfin, les méthodes de « destruction » prévues par la loi sont largement délétères. Aucune méthode « douce » n’est envisagée.

Conclusion

Le classement de certaines espèces comme animaux « nuisibles » est un non-sens environnemental et économique. Il est particulièrement cruel pour les animaux tués et ne permet pas de résoudre les problèmes pour lesquels ces animaux sont tués. Des actions juridiques sont entreprises pour essayer de faire progresser la législation, qui a déjà été améliorée lors de la réforme de la loi en 2012, mais pour laquelle il reste encore beaucoup à faire.

 
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