Qu’est-ce que la conscience?

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Un récent rapport scientifique (1) sur la conscience animale a été publié sous la direction de l’INRA, avec la participation de plusieurs universitaires, en collaboration avec l’Autorité européenne de sécurité alimentaire (EFSA). Ce rapport de 165 pages, disponible en version abrégée en français et dans sa version complète en anglais, fait le point sur l’état des connaissances sur la conscience humaine et non humaine. Il prend en considération le fait que nous en apprenons toujours plus sur les capacités des animaux (non-humains), ce qui doit nous amener à nous interroger sur nos relations actuelles avec les animaux, et en particulier les animaux « de ferme ».

"Je pense donc je suis"

Nous proposons ici un récapitulatif des notions fondamentales abordées par ce remarquable document. Nous laissons de côté les considérations sur les bases cérébrales et neuronales de la conscience (consultables dans le rapport).

I. Définition

La conscience est un état multidimensionnel qui concerne la capacité d’un individu à accéder à une information mémorisée ou à un état mental. Elle est liée au traitement intégré des informations provenant de canaux différents (acoustiques, visuels, tactiles…) et à la transmission de l’information sélectionnée vers des processus cognitifs basés sur des compétences perceptives, attentionnelles, mnésiques (liées à la mémoire), émotionnelles et évaluatives (1). L’activation et l’interaction entre les niveaux fonctionnels constitués par ces compétences créent la conscience, un système dynamique finalisé qui produit des interprétations et des intentionnalités.

Pour Tononi (2), la conscience est la capacité d’un système à intégrer l’information : « Quand vous ‘voyez’ consciemment une certaine image, cette image est vue comme un tout intégré et ne peut être subdivisée en composants dont l’expérience en serait faite indépendamment. Par exemple, vous pouvez essayer tant que vous voulez, vous ne pouvez pas faire l’expérience des couleurs indépendamment de la forme, ou voir la moitié gauche indépendamment de la moitié droite. »

La conscience serait apparue pour canaliser le traitement des informations sensorielles complexes. Elle intègre l’information dans un contexte plus large et de façon synthétique, en la catégorisant. Elle permet l’expression de réponses plus élaborées et complexes que si l’information était traitée de façon simplement additive par chaque système séparé. En formant des représentations mentales qui prennent en compte l’émotion déclenchée par ces représentations, l’individu peut diriger et adapter son comportement face à un environnement riche et changeant, et ajuster son interprétation lorsque nécessaire.

La conscience est souvent appréhendée selon deux aspects :

  • Le niveau de conscience, qui concerne l’éveil ou la vigilance ;
  • le contenu de la conscience, qui se réfère à la perception consciente de l’information sensorielle interne et externe, des pensées, des décisions ou de la métacognition (évaluation de ses connaissances).

Ces deux aspects sont connectés et varient selon un continuum. Un contenu conscient riche est généralement observé en phase d’éveil (sauf pour les rêves, par exemple).

II. Les différents niveaux de conscience

D’aucuns s’accordent sur l’existence de plusieurs niveaux de conscience, ceux-ci variant souvent d’un théoricien à l’autre, au fil des réflexions philosophiques et des découvertes scientifiques.

i. Conscience d’accès

C’est la conscience de son environnement. Elle se réfère à la capacité à créer des représentations mentales qui serviront à la mise en place d’une action ou d’une pensée contrôlée rationnellement. Autrement dit, elle rend l’information, riche et flexible, accessible à un traitement cognitif. Elle permet par exemple la création de « cartes mentales », comme dans le cas d’un chien qui marque son territoire. Le sens fonctionnel de ce type de conscience est différent de l’aspect qualitatif des autres états de conscience. Sous cette définition, la conscience peut être étendue jusqu’aux invertébrés, par exemple les insectes sociaux ou les céphalopodes (pieuvres etc.).

ii. Conscience phénoménale

C’est l’expérience subjective et qualitative (qualia) des propriétés de l’environnement : l’herbe est verte, la pomme est ronde, la fleur est sucrée, le tonnerre fait du bruit… Selon Block (3), elle concerne le « ressenti » : les sentiments, les perceptions, les pensées, les désirs et les émotions mais pas la cognition ou l’intentionnalité ou « ce qui pourrait être codé dans un programme informatique ».

Pour Block, les consciences d’accès (A) et phénoménale (P) peuvent interagir, mais l’une peut éventuellement exister sans l’autre : il pense que des animaux peuvent avoir P sans A et imagine qu’un robot pourrait avoir A, mais pas P.

Cette théorie est encore très débattue, et pour certains, l’expérience subjective n’est a priori pas suffisante pour affirmer qu’un individu est « conscient » car cela nécessite également une expérience cognitive complexe (A). Le tout permettrait d’être conscient d’une représentation mentale dans un « espace de travail global » (global workspace) qui intègre à la fois les informations mnésiques, attentionnelles et de contrôle exécutif.

iii. Conscience de soi

C’est la capacité à réfléchir sur ses actions et leurs conséquences et à percevoir son identité propre. Cela inclut généralement les capacités suivantes :

  • La reconnaissance de soi, cf. le « test du miroir » (tâche de Gallup) qui est utilisé pour étudier les animaux conscients de leur propre corps ;
  • la mémoire épisodique, ou mémoire autobiographique, qui permet qu’on puisse se souvenir d’un événement particulier et « voyager dans le temps » avec son esprit ;
  • la métacognition ou conscience réflexive (« je sais que je sais ») : c’est la capacité à contrôler ses propres processus cognitifs, comme l’état de sa propre mémoire et de ses croyances ;
  • la « lecture » d’états mentaux, qui permet par exemple de comprendre l’autre, le tromper, l’imiter… Cela comprend la théorie de l’esprit : la capacité à imaginer l’état mental de l’autre (ses intentions etc.).

Ces capacités ne sont pas nécessairement présentes en même temps selon les espèces. Pour DeGrazia (4), il y a 3 formes de conscience de soi, ce qui permet d’attribuer ce niveau de conscience à des espèces qui n’ont pas forcément des capacités cognitives très développées :

  1. La conscience corporelle de soi : la conscience que son corps est différent du reste de l’environnement et qu’il est soumis à son contrôle direct. Les animaux sentients (ceux qui ont la capacité à ressentir la douleur et le plaisir, des désirs, des intentions et des émotions) possèdent tous cette conscience.
  2. La conscience sociale de soi : la conscience d’appartenir à un groupe social avec des attentes diverses selon la position sociale. Elle est présente chez les animaux hautement sociaux.
  3. La conscience introspective : la conscience de certains de ses états mentaux, comme les sentiments, les désirs, les croyances. Longtemps considérée l’apanage de l’humain, des expériences commencent à montrer que ce n’est pas nécessairement le cas.

III. Études chez l’animal

« Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? »

demandait le philosophe Thomas Nagel dans un article de 1974. Selon lui, la conscience pourrait exister chez la plupart des animaux, mais on ne pourrait y accéder à moins d’être l’individu lui-même pour vivre l’expérience subjective de celui-ci. Comment pourrions-nous imaginer ce que cela fait d’utiliser un sonar pour se guider ? Il n’existerait pas de moyen scientifique (ou réductionniste, c’est-à-dire purement matérialiste) pour éprouver cette hypothèse.

Pourtant, les scientifiques et philosophes se penchent depuis des centaines d’années sur la question. Il est aujourd’hui largement accepté que les mammifères possèdent une conscience relativement élaborée et proche de la nôtre. Appartenant au même groupe phylogénétique que l’espèce humaine, les analogies avec notre propre fonctionnement sont possibles. Ainsi, les mammifères, et plus particulièrement les grands primates, possèdent des caractéristiques neuroanatomiques et neurophysiologiques très similaires aux nôtres, qui sous-tendent l’existence très probable d’une conscience comparable à la nôtre.

Un peu différents sur ces plans, les autres vertébrés, poissons et oiseaux notamment, possèdent néanmoins des structures cérébrales homologues qui peuvent héberger un processus conscient proche du nôtre. Il en est probablement de même chez les mollusques céphalopodes, dotés de capacités cognitives très développées. Il est plus difficile de montrer l’existence de la conscience chez les autres espèces animales, et nous sommes souvent tentés d’utiliser chez ces animaux le principe de parcimonie de Wagner, c’est-à-dire d’expliquer par des réactions élémentaires et inconscientes (liées à un apprentissage basique par exemple) des actions qui pourraient être liées à l’existence d’une conscience. Néanmoins, la conscience a une fonction importante pour la survie dans un environnement complexe et changeant, et elle n’est pas un phénomène unique homogène. La conscience ne se réduit pas à la conscience de soi. Beaucoup d’animaux pourraient posséder une conscience, soit via des processus proches des nôtres, soit via des développements anatomiques et physiologiques différents mais convergents (comme les ailes des oiseaux et des chauves-souris). La question ne serait pas : « Les animaux possèdent-ils une conscience ? » mais « de quels niveaux et de quels contenus de conscience font-ils l’expérience ? » C’est sur ces points que les experts ne concordent pas toujours.

La question la plus épineuse est celle de la conscience de soi, et plus particulièrement celle de la métacognition et de la théorie de l’esprit. Plusieurs tests expérimentaux tentent de répondre à ces questions.

Test de la reconnaissance de soi

Le test du miroir a été développé par Gallup en 1970. Pour ce test, un animal est anesthésié et une marque (peinture ou autocollant) est apposée sur l’animal à un endroit qu’il ne peut voir directement. Quand l’animal reprend conscience, il est placé face à un miroir. S’il touche ou explore la marque en se regardant dans le miroir, on considère que l’animal comprend que la réflexion dans le miroir est la sienne, et non un congénère. Jusqu’à aujourd’hui, l’humain, le chimpanzé, le bonobo, l’orang-outan, le gorille, le dauphin, l’éléphant et la pie ont réussi le test.

Test de la métacognition

Des chercheurs ont mis au point des protocoles pour tester la capacité de certains animaux à évaluer leurs propres connaissances (métacognition).

  • Le paradigme du « contrôle de l’incertitude » (uncertainty-monitoring paradigm) offre à un animal le choix de ne pas répondre à une question s’il n’est pas sûr d’avoir raison (« opt-out option »). Il reçoit alors une récompense plus élevée que s’il s’était trompé, mais moins élevée que s’il avait eu raison. C’est un jugement métacognitif « prospectif » (d’une action future), qui a été démontré chez les dauphins, les orangs-outans, les macaques rhésus, les chimpanzés et les rats. Ce jugement serait aussi possible chez les abeilles, mais les résultats sont moins conclusifs.
  • Le paradigme « d’évaluation de la confiance » (confidence-rating paradigm) permet à l’animal de juger une réponse qu’il a donnée. Lorsqu’il a complété un test, le sujet choisit entre deux icônes : une icône « risque faible » (avec une récompense faible systématique) et une icône « risque élevé » (avec une récompense élevée s’il a raison et une perte élevée s’il a tort). Si le sujet est capable de jugement métacognitif rétrospectif (d’une action passée), il ne sélectionnera l’icône « risque élevé » que lorsqu’il est vraiment sûr d’avoir bien répondu au test. Cela a été testé avec succès chez le macaque rhésus, le corbeau, le pigeon et le bantam (petite race de poule).
  • D’autres tests existent, comme le paradigme de la « recherche d’indice » (hint-seeking paradigm) qui permet à l’animal de choisir de recevoir plus d’information pour répondre à une question (à la place de l’option « opt-out »). Cela veut dire que le sujet est capable de juger l’état de ses connaissances mémorisées et de demander des informations complémentaires s’il pense ne pas pouvoir répondre correctement à la question. Cela a été testé avec succès chez le macaque rhésus, le macaque à queue de lion, et le chimpanzé. Toutes ces expériences ont permis de montrer que des animaux satisfont le critère pour l’existence d’une métacognition.

Test de la théorie de l’esprit

Un individu a une « théorie de l’esprit » lorsqu’il est capable d’attribuer un état mental à soi-même ou à un autre individu, et qu’il est capable de comprendre cet état mental. Cette compétence serait hautement pertinente chez les espèces animales à la socialité développée et complexe.

Cette question a été étudiée en particulier chez les chimpanzés. Une étude a consisté à mettre en compétition deux individus face à de la nourriture qui était soit visible aux deux, soit visible à seulement l’un d’eux. Le sujet « dominé » hiérarchiquement a quasiment toujours choisi la nourriture qui était visible à lui seul, ce qui laisse à penser qu’il s’était mis « dans la tête » du dominant pour deviner ce qu’il pouvait ou ne pouvait voir (5). Suite à d’autres expériences, il est aujourd’hui admis que les chimpanzés sont capables de comprendre les intentions d’autres individus, leur perception et leurs connaissances, y compris celles des humains.

Néanmoins, les chimpanzés ne semblent pas comprendre les « fausses croyances ». La présence de cette compétence peut être démontrée par un test simple : l’expérience du transfert inattendu. Par exemple, on raconte à un enfant l’histoire d’un petit garçon qui poserait un morceau de chocolat sur une étagère. Le morceau serait déplacé en son absence par sa mère et placé dans le frigo. On demande alors à l’enfant : où le petit garçon ira chercher son morceau de chocolat ? Avant 4 ans, l’enfant dira : dans le frigo. Après 4 ans, l’enfant sera capable de comprendre que les croyances des autres peuvent différer de ses propres croyances (que d’autres ne possèdent pas nécessairement les mêmes informations que soi), et répondra que le petit garçon ira chercher son chocolat sur l’étagère, là où il l’avait laissé.

D’autres études ont été faites chez les corbeaux, qui suggèrent une « intelligence convergente » avec les primates. Les corbeaux cachent leur surplus de nourriture des autres, pour plus tard. Des études ont porté sur leur capacité à différencier un compétiteur potentiel qui a pu ou non observer leur acte de dissimulation. Les résultats ont montré que le cacheur ne récupérait sa nourriture que lorsqu’un compétiteur se dirigeait vers sa cachette. Une autre étude a montré qu’un corbeau pillait une cachette (garnie par un humain) moins rapidement s’il est en présence d’un congénère dominant qui n’a pas vu l’humain remplir la cachette, comparé à la présence d’un congénère dominant qui a vu l’humain cacher la nourriture. Ainsi, les corbeaux semblent capables de se mettre à la place de congénères, ce qui est l’un des critères les plus importants pour l’existence d’un état de conscience élevé. Toujours chez les corvidés, dont le cerveau est parmi les plus gros chez les oiseaux, le geai buissonnier (californien) est même capable d’employer des tactiques de confusion en changeant de cachette régulièrement. Cette tactique est aussi employée par l’écureuil gris, qui construit en plus de fausses cachettes sans nourriture. Ces comportements suggèrent la présence d’une théorie de l’esprit chez ces espèces.

Ces exemples portaient sur la compétition entre individus, mais d’autres situations mettent en jeu l’altruisme et l’empathie. L’empathie est la manifestation d’une réponse émotionnelle provoquée par, et semblable à, l’état émotionnel perçu chez un autre individu, telle la détresse. Cette empathie peut donner lieu à des comportements d’aide. Ces compétences empathiques ont été montrées chez le rat, qui libère spontanément un congénère enfermé dans une cage et partage avec lui le chocolat reçu en récompense (6).

IV. La déclaration de Cambridge

En juillet 2012, un manifeste appelant à développer la recherche dans le domaine de la conscience animale a été rédigé par plusieurs experts (neuropharmocologistes, neurophysiologistes, neuroanatomistes, neuroscientifiques). La déclaration se termine sur ce paragraphe :

« L’absence d’un néocortex ne semble pas empêcher un organisme de connaître des états affectifs. Des données convergentes indiquent que les animaux non-humains possèdent les substrats neuroanatomiques, neurochimiques et neurophysiologiques des états conscients, ainsi que la capacité de se livrer à des comportements intentionnels. Par conséquent, les éléments de preuve montrent que les humains ne sont pas les seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience. Des animaux non-humains, notamment l’ensemble des mammifères et des oiseaux ainsi que de nombreuses autres espèces, dont les pieuvres, possèdent également ces substrats neurologiques. »

Déclaration de Cambridge sur la Conscience, 2012.

Le rapport (1) offre plus d’information sur les bases cérébrales et neurophysiologiques de la conscience. Sa lecture en est conseillée pour approfondir le sujet (malheureusement uniquement en anglais pour l’instant).

Sophie Hild

1. Le Neindre P., Bernard E., Boissy A., Boivin X., Calandreau L., Delon N., Deputte B., Desmoulin-Canselier S., Dunier M., Faivre N., Giurfa M., Guichet J.-L., Lansade L., Larrère R., Mormède P., Prunet P., Schaal B., Servière J. & Terlouw C. (2017). Animal consciousness. EFSA Supporting Publications, 14(4). La plupart des expériences citées dans cet article se trouvent dans le rapport.
2. Tononi G. (2004). An information integration theory of consciousness. BMC neuroscience, 5(1), 42.
3. Block N. (2004). Consciousness in R. Gregory (ed.) Oxford Companion to the Mind, second edition.
4. DeGrazia D. (2009). Self-awareness in animals (pp. 201-217). The philosophy of animal minds. Cambridge, England: Cambridge University Press.
5. Hare B., Call J., Agnetta B. & Tomasello M. (2000). Chimpanzees know what conspecifics do and do not see. Animal Behaviour, 59(4), 771-785.
6. Bartal I.B.A, Decety J. & Mason P. (2011). Empathy and pro-social behavior in rats. Science, 334(6061), 1427-1430.

Article publié dans le numéro 94 de la revue Droit Animal, Éthique & Sciences.

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