Cette année au Salon de l’agriculture, la souveraineté alimentaire s’est imposée comme un axe structurant de certains débats. Cette perspective a hélas relégué le bien-être animal au second plan, reflet une vision productiviste désorientée.

Le mardi 24 février, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard introduisait un point d’étape des « conférences de la souveraineté alimentaire ». Cette initiative s’inscrit dans le prolongement de la loi d’orientation agricole pour la souveraineté alimentaire, ainsi que du renouvellement des générations en agriculture. Elle consacre la souveraineté alimentaire comme un objectif stratégique majeur et prévoit l’organisation de conférences dédiées afin d’élaborer une stratégie nationale partagée à horizon d’une dizaine d’années. Elles ont été officiellement lancées le 8 décembre 2025 par la ministre de l’Agriculture avec la volonté de réunir l’ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire (filières agricoles, interprofessions, recherche, administrations, etc.) et d’associer aussi les citoyens via une consultation publique clôturée début 2026.
L’objectif affiché est de fixer collectivement des ambitions de production et de définir une trajectoire opérationnelle pour « reconquérir » la souveraineté alimentaire française dans un contexte de fragilisation de la balance commerciale agricole et de dépendance accrue aux importations. Dans les faits, la France veut produire davantage, sécuriser les filières, réduire les dépendances.
Notions importantes (cliquer pour dérouler)
→ Souveraineté alimentaire
À la base, la souveraineté alimentaire est un concept développé et présenté pour la première fois par l’ONG Via Campesina lors du Sommet de l’alimentation de 1996 à Rome (ONU).
C’est un système alimentaire dans lequel ceux qui produisent, distribuent et consomment de la nourriture en contrôlent également les mécanismes et les politiques de production et de distribution. Cela contraste avec le régime alimentaire dominant actuellement, dans lequel les entreprises et les institutions d’un marché pour partie mondialisé contrôlent le système alimentaire mondial.
Certains responsables politiques et économiques emploient l’expression pour décrire une forme d’autonomie alimentaire pour un état (c’est le cas dans ce qui va être décrit ici).
→ Agriculture intensive
L’agriculture intensive désigne un mode de production agricole caractérisé par la recherche de rendements élevés par unité de surface, d’animal ou de travail, grâce à une forte utilisation d’intrants et de technologies.
Elle repose notamment sur l’usage important d’engrais, de pesticides, de variétés sélectionnées à haut rendement, de mécanisation poussée et, dans l’élevage, sur des systèmes concentrés où un grand nombre d’animaux est élevé dans des espaces limités avec une alimentation standardisée et optimisée pour la productivité.
L’objectif principal est d’augmenter la production tout en réduisant les coûts, afin de répondre à une demande alimentaire importante et à des logiques de compétitivité économique. Elle est critiquée pour ses impacts environnementaux, sanitaires et éthiques, notamment en matière de biodiversité, de bien-être animal et de durabilité des systèmes alimentaires à long terme.
→ Balance commerciale agricole
La balance commerciale est le compte qui retrace la valeur des biens exportés et la valeur des biens importés, typiquement par un pays. Dans une économie capitaliste mondialisée, les gouvernements cherchent généralement à ce que les valeurs exportées soient supérieures aux valeurs importées.
→ Épizootie
Une « épizootie » est l’équivalent, chez les animaux non humains, de l’épidémie. À savoir une maladie qui frappe simultanément un grand nombre d’animaux de même espèce ou d’espèces différentes en un court laps de temps, dans une région donnée.
Les élevages intensifs sont particulièrement sensibles aux épizooties à cause, notamment, l’uniformité génétique, de la promiscuité, et de la surutilisation d’antibiotiques.
Dans ce cadre, Annie Genevard et Ludovic Spiers (DG d’Agrial et coordinateur général des conférences de la souveraineté alimentaire) ont notamment plaidé pour « une simplification règlementaire et administrative », tandis que certaines filières ont appelé à « simplifier les autorisations ». Derrière ces formules consensuelles se joue pourtant un enjeu précis : l’affaiblissement potentiel des normes environnementales et de protection animale.
Pour la LFDA, l’idée selon laquelle améliorer le bien-être animal nuirait à la souveraineté alimentaire repose sur une opposition artificielle. Elle procède d’une vision strictement productiviste de l’agriculture, centrée sur les volumes produits à court terme, au détriment de la solidité structurelle des systèmes alimentaires.
Lire aussi : Le projet de loi d’orientation agricole fait l’impasse sur le bien-être animal
Les faiblesses majeures du modèle intensif
Assimiler la souveraineté alimentaire à la capacité de produire toujours plus conduit à occulter plusieurs réalités.
D’abord, une part significative de l’élevage européen demeure fortement dépendante d’importations d’intrants, en particulier de protéines destinées à l’alimentation animale. Un modèle intensif peut afficher des volumes élevés tout en reposant sur des chaînes d’approvisionnement mondialisées, vulnérables aux crises géopolitiques, climatiques ou économiques.
Plus de porcs/volailles = moins de poissons pélagiques
L’augmentation des chiffres de l’élevage n’est pas neutre et a des conséquences en cascade. Outre les animaux d’élevages eux-mêmes tués pour la consommation humaine directe, il faut prendre en considération, notamment, les victimes de la pèche minotière.
La pêche dite minotière, par opposition à la pêche alimentaire, consiste en la capture d’espèces transformées en farines et en huile. Celles-ci vont ensuite servir à l’alimentation d’autres animaux (57% pour l’aquaculture, 36% pour l’élevage de volailles et de porcs). Donc augmenter le nombre d’animaux terrestres élevés va aussi augmenter la pression sur les écosystèmes marins pourtant déjà fragilisés par la surpêche, le changement climatique et autres problèmes environnementaux.
Ensuite, la recherche permanente de productivité accentue la pression sur les ressources naturelles, fragilise la biodiversité et contribue aux déséquilibres écologiques dont dépend précisément la production agricole. Un système qui érode ses propres bases écologiques n’est pas souverain ; il est structurellement instable.
Les systèmes intensifs concentrent les animaux et maximisent les rendements. Mais cette efficacité apparente masque plusieurs vulnérabilités :
- forte dépendance aux marchés internationaux pour l’alimentation animale ;
- exposition accrue aux épizooties ;
- pressions environnementales (sols, eau, climat) qui génèrent des coûts différés.
À moyen et long terme, ces fragilités pèsent sur la sécurité alimentaire elle-même. La multiplication des crises sanitaires ou climatiques montre que la souveraineté alimentaire…
La souveraineté alimentaire grâce au bien-être animal
À l’inverse, des modèles agricoles moins intensifs, davantage fondés sur la qualité, la résilience et une meilleure prise en compte des besoins des animaux, peuvent au contraire renforcer la sécurité alimentaire à long terme. Des systèmes d’élevage plus extensifs, mieux adaptés aux ressources locales et moins dépendants d’importations d’intrants, sont plus robustes face aux crises économiques, climatiques ou géopolitiques.
La souveraineté alimentaire ne se réduit pas à produire toujours plus, mais implique de produire de manière durable, socialement acceptable et respectueuse de l’environnement et des animaux. Dans cette perspective, améliorer les conditions d’élevage s’inscrit dans une transformation globale des systèmes alimentaires, qui inclut la réduction des dépendances structurelles, la transition vers des régimes alimentaires plus soutenables et la diversification des sources de protéines.
La LFDA plaide pour une approche intégrée dans laquelle durabilité, sécurité alimentaire, biodiversité et protection des animaux sont traitées comme des objectifs complémentaires plutôt que comme des arbitrages opposés.
Intensifier ou importer… ou végétaliser
Ce sujet donne souvent lieu à l’emploi d’un faux-dilemme : soit on intensifie davantage l’agriculture française, soit on importe de l’étranger. Cette technique est un argument fallacieux qui amène à considérer une solution imparfaite comme étant la seule car présentée comme la seule alternative à une solution pire – ici l’importation.
Cette vision ignore une troisième voie : celle de la réduction de la consommation. Les Français consomment 2 millions de poulets par jour, presque 1400 chaque minute qui passe. Les volailles sont majoritairement nourries avec du soja qui entraîne des déforestations qui contribuent à l’accroissement du réchauffement climatique. Ces exploitations animales nécessitent de dédier des parcelles à leur alimentation alors que ces terrains agricoles pourraient être utiles directement pour l’alimentation humaine.
Bien sûr, l’agriculture non animale est sensible aux sécheresses, aux inondations et autres aléas. Mais elle présente des atouts majeurs dont l’élimination d’un des maillons de la chaîne n’est pas des moindre. Car tous les arguments en défaveur de l’agriculture végétale sont aussi au détriment de l’élevage, dont les animaux dépendent.
Une alimentation locale, végétale, bio et diversifiée a le mérite de sauver des millions d’animaux de souffrances extrêmes, de réduire considérablement l’impact écologique (gaz à effet de serre, antibiotiques, déforestation, etc) tout en apportant une réponse concrète aux enjeux de souveraineté alimentaire. On aurait donc espéré que ce fût l’axe prioritaire défendu par le gouvernement lors de ces conférences dédiées…



