Tuer les animaux classés ESOD coûte huit fois plus cher que les dégâts qu’ils causent – et ne les réduit pas. Les études scientifiques s’accumulent et convergent vers le même constat.

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→ Espèce susceptible d’occasionner des dégâts (ESOD)
En droit français, la personnalité juridique est l’aptitude à être titulaire de droits et de devoirs. Tout ce qui n’est pas une personne (physique ou morale) est considérée comme un bien.
La LFDA se bat depuis sa création pour que le droit accorde aux animaux la personnalité juridique. Nous avons connu une progression en 2015 avec l’article 515-14 du code civil qui dispose que « Les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité ». Ils demeurent toutefois des biens, ce qui paraît paradoxal.
Un cadre juridique contesté
Chaque année en France, des millions d’animaux sont légalement tués au titre du classement ESOD – « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts ». Ce régime, défini par le code de l’environnement, autorise la mise à mort d’animaux sauvages (par tir, piégeage, déterrage, etc.) sans limitation saisonnière. Le motif : ces espèces sont supposées causer des dommages significatifs aux activités agricoles ou présenter des risques sanitaires.
L’arrêté ministériel de 2023 incluait sur cette liste huit espèces, en plus du renard roux :

Pour le seul renard, on estime entre 400 000 et 1 million d’individus tués chaque année, dans des conditions brutales – les chasseurs n’ayant aucune obligation vis-à-vis du bien-être des animaux concernés.
Ce dispositif est régulièrement contesté par les associations de protection de l’environnement et des animaux. En 2025, le Conseil d’État a d’ailleurs contraint le gouvernement à retirer la martre des pins de la liste, dont le maintien n’était pas justifié.
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Ce que dit la science : un bilan accablant
Les arguments en faveur du classement ESOD reposent sur deux idées reçues :
- que la destruction de ces espèces réduit les dégâts,
- que son coût est justifié par les bénéfices économiques et sanitaires.
Les études scientifiques les plus récentes invalident l’un et l’autre.
En 2024, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB) a réalisé une synthèse de la littérature scientifique sur le classement ESOD. Dans son rapport, elle affirme que ni le statut ESOD ni les prélèvements qui en découlent n’ont « de fondement scientifique.« Sur trente et une études prises en compte dans notre panel, 70 % démontrent que les prélèvements d’ESOD, dont les renards, n’ont pas d’effet significatif sur la baisse des dégâts liés à la faune sauvage, explique Martin Plancke, chargé de mission scientifique à la FRB. Et lorsqu’il y a des effets positifs, ils sont liés à un contexte écologique et à des conditions très spécifiques et ne peuvent pas être généralisés. » [extrait d’un article du Monde : Réhabiliter le renard : des associations se mobilisent pour sortir l’animal de la liste des nuisibles, Perrine Mouterde, 2 février 2026]
En mars 2026, le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) publie dans la revue Biological Conservation une étude qui va plus loin encore, en intégrant une dimension économique. En analysant les données publiques sur les destructions d’ESOD et les déclarations de dégâts entre 2015 et 2022, les chercheurs établissent que le coût annuel des destructions – estimé entre 103 et 123 millions d’euros – est huit fois supérieur au coût des dégâts effectivement déclarés, lequel se situe entre 8 et 23 millions d’euros.
Plus sévère encore, l’étude constate qu’une augmentation de l’effort de destruction ne réduit pas les dégâts, et qu’à l’inverse, un arrêt des destructions n’entraîne pas de hausse des dommages. Pour les populations d’oiseaux notamment, les effectifs reproducteurs au printemps sont indépendants de l’intensité des destructions hivernales. Des conclusions analogues avaient déjà été établies pour le renard roux. Le Muséum est explicite dans ses conclusions : « Il n’est pas rentable de détruire les espèces susceptibles d’occasionner des dégâts. »
Des alternatives non létales existent, et elles fonctionnent. Dans le cadre du projet CARELI (pour CAmpagnol REnard LIèvre), des chercheurs ont mené pendant 3,8 ans une étude visant à vérifier l’efficacité du statut ESOD et d’explorer des pistes alternatives. Leur conclusion est sans appel :
Nos résultats montrent que, dans le contexte local, le statut ESOD n'a pas conduit à une réduction significative du nombre de renards ou à des différences dans les taux de dommages entre les zones. Par contre, une protection haute et basse de la clôture des parcours extérieurs permet de réduire de manière significative la prédation des renards. Une meilleure protection des volailles devrait résulter d'une sécurité accrue des abris et des parcours extérieurs, plutôt que de la gestion de la population de renards.
Didier Pépin, Pierre Feuvrier, Thibaut Powolny, Patrick Giraudoux. Au-delà de la controverse, étude des effets de la gestion du renard roux sur les volailles dans le massif du Jura, France. 2025. ⟨hal-05224145⟩
Les solutions efficaces existent ; la mise à mort n’en est pas une.
Le renard, un allié écologique
Au-delà de l’inefficacité des destructions, la question de la valeur écologique de ces espèces mérite d’être posée. Le renard roux joue un rôle reconnu dans la régulation des populations de rongeurs – dont certains sont vecteurs de maladies graves pour l’humain. Il contribue également à la dispersion des graines et participe au nettoyage des cadavres dans les milieux naturels. Sa disparition, ou sa raréfaction, aurait des effets en cascade sur les écosystèmes, difficiles à anticiper et à compenser.
Le maintien du renard sur la liste ESOD ne se justifie donc ni par l’efficacité des destructions, ni par la balance économique, ni par une lecture rigoureuse de son rôle dans les écosystèmes.
Un rapport officiel et une décision politique attendue
Ces constats ne sont pas seulement portés par les associations. En décembre 2024, l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) a elle-même préconisé une révision de la politique publique de gestion des dégâts.
L’arrêté ESOD doit être renouvelé en 2026. À la lumière des données disponibles, une reconduction à l’identique serait scientifiquement indéfendable.



