Lecture : « Un deuil animalier » de Jean-Marc Neumann

L’Harmattan, Paris, 2026, 186 pages, 20 euros.

Comme le titre l’indique, il ne s’agit pas ici d’une discussion technique ou universitaire sur le deuil animalier, mais d’un témoignage de vécu existentiel, un poignant moment de vie (et de mort) où l’attachement entre être humain et son ami animal de compagnie disparu atteint des sommets affectifs qui méritent d’être soulignés.

« Faire le deuil d’un humain ou faire le deuil d’un animal, c’est le même chemin psychologique », nous rappelle (p. 12) la zoosémioticienne et membre de la Fondation Astrid Guillaume dans sa préface, qui ajoute que ce peut être « une relation d’une intensité exceptionnelle : une fusion interspécifique d’une grande beauté » (p. 13).

L’auteur reconnaît son témoignage comme nécessaire, la nécessité pour lui « de décrire et de comprendre le lien unique et singulier qui nous unit à un être appartenant à une autre espèce [au point de…] rendre hommage à un ami exceptionnel » (p. 19). Nécessité aussi d’écrire avant que l’oubli ne ronge les souvenirs, car « chaque jour emporte un peu des instants vécus ensemble » (p. 20).

L’aventure qui nous est contée commence à la mort du chien où, comme lors du décès d’un proche humain, on se rend compte de la brièveté de l’existence, car, en outre « c’est court, bien trop court une vie de chien […] humains et chiens n’ont hélas pas la même temporalité » (p. 23).

Et puis se succèdent, en flots amers, les souvenirs d’une vie partagée, l’adoption (« ces premiers instants seront gravés à jamais », p. 32), le choix d’un nom… Selon le Livre des Origines (LOF) qui répertorie les chiens en France, « l’année 2009 est celle de la lettre E » (p. 27) ; le chien s’appellera donc Eliott « comme le gentil dragon du film produit par Walt Disney » (p. 27).

Suivent les premiers moments de la vie commune avec le chiot, les premières aventures ensemble « en quelques heures le chiot est passé de la vie campagnarde dans un écrin de verdure à la vie citadine » (p. 42), les promenades, le partage de chansons, car Eliott est « très sensible aux sons » (p. 48), « les années de bonheur » (p. 53) qui passent trop vite, « les accidents de la vie » (p. 58), comme cette attaque par un autre chien qui perturbe longuement le comportement d’Eliott dont l’état se dégrade, « année maudite » (p. 60), « le temps qui passe […], le dixième anniversaire » (p. 63), la maladie de l’auteur où la présence d’Eliott « fut une source de motivation pour surmonter les difficultés » (p. 71), la maladie du chien et sa « dernière année » (p. 75).

On ne peut évidemment pas rappeler ici tous les moments d’intense partage de vie que nous relate, pas à pas, l’auteur.

On retrouve un peu ici les accents passionnés du livre que Jean-Pierre Hutin avait consacré à un autre chien après un partage d’affection similaire. Eliott « fait preuve d’un courage admirable […] il ne se plaint pas. Quel exemple pour les humains » (p. 87).

L’histoire se termine là où le livre avait commencé, lors de la mort d’Eliott, chez le vétérinaire, et avec une euthanasie quand plus rien d’autre n’était possible pour soulager les souffrances. « Voilà il est l’heure d’aller à la clinique. Place de l’Abattoir. La place porte bien son nom » (p. 105). Ensuite la vie sans Eliott, « le silence » (p. 117). « Tout est flou » (p. 117). « Je pense à lui en permanence » (p. 119). « Après la mort d’Eliott, j’espère le revoir de temps à autre dans mes rêves » (p. 125), puis la reconstruction difficile de « la vie d’après » (p. 127).

Par rapport au deuil qui suit la mort d’un être humain proche « la souffrance éprouvée à la perte d’un animal de compagnie peut être aussi forte, aussi intense » (p. 128). L’accueil d’un nouveau chien, « le petit Archibald » (p. 134), pose de nouvelles questions : « Aimer un nouveau compagnon, est-ce trahir celui que l’on a aimé et que l’on aime toujours ? » (p. 134). « Notre amour, toujours très présent, pour Eliott nous a sans doute conduits à être trop impatients […] avec Archibald » (p. 138), mais ensuite « un lien puissant, quasiment charnel, s’est à nouveau formé » (p. 140).

Le livre se termine par des annexes très utiles sur le deuil animal, sur les cimetières pour animaux, très nombreux depuis le célèbre cimetière des chiens d’Asnières, près de Paris. Il n’est pas possible pour le moment en France, contrairement à ce qui est permis dans de nombreux pays européens voisins, de placer l’urne de cendres d’animaux dans un cercueil ou à sa proximité dans une tombe humaine, même si, probablement, certains propriétaires « passent outre l’interdiction » (p. 172). Des propositions de loi permettant cette action en France ont été déposées par des députés.

Feue ma mère avait choisi une tout autre option. Elle avait fait enterrer l’urne de ses propres cendres dans le parc qui entourait sa maison, en plein milieu de l’endroit où avaient été précédemment enterrés les chiens et les chats avec qui elle avait partagé tant d’années d’amitié.

Après la lecture de ce livre poignant, j’aimerais ici paraphraser les vers célèbres du poète Louis Aragon : « Dites ces mots, mon chien, et retenez vos larmes ! »

Georges Chapouthier, neurobiologiste et philosophe

ACTUALITÉS