En Eure-et-Loir, des riverains alertent : une immense « bâche » de près de deux kilomètres de long a été installée dans la forêt de Dreux. Il s’agit d’une demande de l’équipage de chasse à courre local, qui souhaite que les cerfs ne lui échappent plus. Retour sur la mobilisation populaire exemplaire qui a mis un terme à ce dispositif.

La « bâche » de la discorde
En octobre 2025, en lisière de la forêt domaniale de Dreux, entre le cimetière du village et le Gué des Grues, un curieux rideau vert plastifié de trois mètres de haut, étiré le long d’un épais câble de métal vissé aux arbres sur environ deux kilomètres, a fait son apparition. Il bloque le passage aux cerfs traqués par la chasse à courre, qui ont pris pour habitude d’emprunter ce corridor pour trouver refuge dans le grand parc du château de Saint-Georges-Motel.
Les randonneurs du GR22 et leur fédération départementale – responsable de l’accessibilité des chemins balisés – s’étonnent eux aussi de découvrir le chemin délimité par ce dispositif. La fédération alerte sur le risque de fermeture du GR au public pour des raisons de sécurité : la bâche empiète aléatoirement sur le chemin et les allées et venues répétées des véhicules des « suiveurs » qui assistent les chasseurs à courre ont creusé des ornières. La bâche pouvant effrayer les chevaux, les cavaliers évitent également le chemin par peur d’un accident. Le maire de Montreuil, village voisin, a lui aussi été mis devant le fait accompli et s’est étonné de n’avoir été ni informé, ni consulté.
L’exaspération augmente quand on découvre que des caméras de surveillance et des pièges photographiques ont été installés préventivement le long de la bâche par les chasseurs à courre, sans qu’aucune signalisation n’avertisse les promeneurs de la captation de leur image.
Sur place, on dénombrera 300 arbres tronçonnés ou endommagés pour permettre la mise en place de la bâche. On s’inquiète également que les fixations des câbles, directement vissées dans les troncs, puissent plus tard être responsables de maladies.
Enfin, on constate rapidement que le plastique utilisé pour le dispositif n’est pas adapté et se dégrade au fil des jours, laissant s’échapper d’innombrables filaments dans la forêt, que les plus soucieux des risques de pollution au microplastique des sols et des cours d’eau tentent de ramasser.
Un aménagement « à titre expérimental »
Le 29 janvier 2026, face à une très forte médiatisation et à des dégradations répétées de la bâche, l’Office National des Forêts (ONF, gestionnaire des forêts domaniales) publie finalement un communiqué. Ce dispositif a été mis en place en partenariat avec les chasseurs à courre de l’équipage Normand Piqu’Hardy, à la demande et aux frais de ces derniers. L’objectif avancé est d’« éviter les débordements de gibier vers les zones habitées ou les routes lors des journées de chasse à courre », en « canalis[ant] » les animaux. Il est effectivement nécessaire que l’État et les chasseurs à courre agissent pour protéger les riverains et les automobilistes face aux problèmes de sécurité et de conflits d’usage générés par cette pratique.
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Néanmoins, on s’étonne de l’emplacement du dispositif : si les riverains et élus sollicités ne peuvent faire état d’incidents notables à cet endroit, la route départementale reliant Chartres à Mantes-la-Jolie par la forêt n’a pas bénéficié de système de protection malgré les traversées intempestives des animaux traqués, des chiens et des cavaliers les jours de chasse.
L’ONF indique qu’il s’agit d’un dispositif qui a pour ambition « d’alimenter la réflexion sur l’évolution des pratiques » de chasse. Il est « autorisé à titre expérimental, afin de mesurer objectivement ses effets [sur la chasse des grands animaux], sur le comportement de la faune, mais aussi sur son acceptabilité sociale ». Si l’installation se révèle satisfaisante, elle pourrait donc être déployée dans d’autres massifs.
Il tient également à rassurer le public : « Sur le plan juridique, le dispositif mis en place est conforme à l’article L372-1 du code de l’environnement qui définit les modes et moyens de chasse autorisés. […] il ne peut en aucun cas être assimilé à un piège au sens de la réglementation. ». L’impact sur les animaux est pourtant avéré. Des observateurs d’AVA France (Abolissons la Vénerie Aujourd’hui) se sont rendus sur place pour observer l’effet de la bâche sur la trajectoire des animaux pendant la chasse. Ils relèvent que, le dispositif étant déployé uniquement les jours de chasse à courre, les cerfs en fuite empruntent ce corridor par habitude et se retrouvent pris au piège. On constate qu’ils adoptent des comportements qui les livrent fatalement à la meute de chiens : longer inlassablement la bâche ou faire demi-tour.
Lors de cette saison de chasse expérimentale, au moins huit cerfs ont été tués, contre aucun la saison précédente. De plus, 30 % des cerfs tués l’ont été à moins de vingt mètres de la bâche, plus particulièrement au niveau du corridor naturel.
Le dispositif a donc finalement eu pour seul impact de faciliter cette pratique de loisir, sans effet positif sur la sécurité des usagers.
Rejetée à l’unanimité
Très vite, la mobilisation locale s’organise, motivée par la monopolisation de cet espace naturel public, ses conséquences pratiques néfastes, son impact environnemental, l’absence d’information et, bien sûr, la cruauté du piège que le dispositif représente pour les animaux chassés à courre.
Riverains, élus locaux et associations³ ont mis en commun leur expertise et ont ouvert le dialogue pour donner naissance à une mobilisation populaire particulièrement efficace.
En l’espace de quelques semaines, plusieurs actions voient le jour : une pétition (qui a comptabilisé 40 000 signatures en une semaine) pour le retrait de la bâche est lancée, des journées de chasses à courre sont surveillées, une plainte est déposée par l’ASPAS pour « chasse à l’aide d’un engin, instrument, mode ou moyen prohibé », un recours en référé – finalement rejeté – relatif à la présence de caméras a été déposé par Animal Protection du Vivant et plusieurs signalements ont été faits auprès de la CNIL.
Le 14 février 2026, une réunion publique organisée par AVA Dreux et le Ressourc’Eure dans le village concerné a rassemblé 200 personnes. Les riverains, les maires des deux villages impactés et les associations locales ont pu échanger et s’exprimer collectivement contre l’installation de la bâche. Les explications saugrenues des chasseurs à courre présents agacent. Finalement, à la question « Qui ici est contre la bâche ? », c’est une très large majorité de mains levées qui a fièrement répondu.
Un rassemblement convivial est ensuite organisé par le Ressourc’Eure sur les lieux de l’installation, en marge de la clôture de la saison de chasse à courre. L’occasion d’expliquer les enjeux aux riverains et à la presse, mais aussi de proposer une opération de nettoyage des déchets plastiques issus de la bâche.
Enfin, le 28 avril, l’ONF annonce sa décision de « ne pas reconduire » l’expérimentation. Son directeur régional déclare : « Le dispositif montre des résultats intéressants sur le plan technique, mais il soulève des questions sur le partage des usages de la forêt. Le recours à la pose, même temporaire, d’une bâche, est perçu comme une forme d’artificialisation de la forêt qui n’est pas satisfaisante. » Si les griefs envers la chasse à courre et le manque d’éthique d’une telle installation ne sont pas mentionnés, ils demeurent en tête des raisons du rejet par la population.
Des volontaires prudents surveillent d’ores et déjà l’apparition d’éventuelles déclinaisons du dispositif en forêt de Dreux et ailleurs.
Conclusion
Nous faisons le constat que, face aux problèmes de sécurité inhérents à la chasse à courre, l’État a jugé plus acceptable de mettre en place un dispositif qui entrave la trajectoire naturelle des animaux que de faire évoluer la réglementation relative à la chasse à courre. Pour ce faire, il a été choisi une installation cruelle, coûteuse, à fort impact environnemental et incompatible avec les différents usages du domaine public. N’oublions pas que cet arbitrage est d’abord le fruit d’une demande des chasseurs à courre, motivée par leur difficulté à jouir pleinement de leur pratique de loisir. La mobilisation locale exemplaire née autour de la forêt de Dreux a su inverser le rapport de force dans cet arrangement négocié en toute discrétion. On ne peut qu’espérer qu’elle en inspire d’autres ailleurs.
Léa Le Faucheur et Caroline Piffero, porte-paroles d’AVA France




