
En bref
Tant que le droit n’évolue pas, le sort des animaux les plus vulnérables dépend de la bonne volonté des entreprises. |
les besoins des jeunes veaux
Les veaux non sevrés ont des besoins spécifiques et sont particulièrement vulnérables durant les premières semaines de leur vie.
Outre l’angoisse provoquée par la séparation avec leur mère, ils dépendent d’un apport régulier de colostrum puis de lait. Les scientifiques recommandent qu’ils soient nourris et abreuvés à intervalles rapprochés, toutes les neuf heures grand maximum, avec un temps de repos.
Or, la filière organise le transport entre l’Irlande où ils naissent et l’Europe où ils sont amenés à grandir. Elles font le choix de les transporter jeunes pour des raisons économiques car cela permet de ne pas avoir à s’en occuper sur leur lieu de naissance.
Pourtant, la traversée maritime entre l’Irlande et la France dure 18 heures. Les camions sont entassés sur le ferry, les bêtes laissées là. À cette durée s’ajoutent les phases de chargement, de déchargement et de transport routier, qui prolongent encore la période totale sans accès à une alimentation adaptée.
Ces privations ne sont pas anodines. Elles exposent les veaux à la faim, à la déshydratation, à l’affaiblissement physiologique et à un stress intense. À cet âge, ces facteurs augmentent significativement les risques de maladie, de souffrance et de mortalité. Un audit de la Commission européenne en Irlande en 2022 a constaté que les veaux n’étaient pas nourris conformément aux exigences réglementaires à bord des ferries.
Rappelons également que les bénéfices de laisser le veau en compagnie de sa mère pendant 6 à 9 mois sont très nombreux.
L’aller-retour de Brittany Ferries
C’est donc avec une profonde indignation que nous avions appris la décision de Brittany Ferries de reprendre le transport des veaux non-sevrés à partir de mars 2025, après 30 ans d’arrêt. Aux côtés de plusieurs ONG françaises et d’Outre-Manche, nous avions alerté l’entreprise sur les conséquences pour les veaux et lui avions demandé d’y renoncer.
En août 2026, Brittany Ferries a finalement annoncé qu’elle abandonnerait le transport d’animaux vivants pour septembre 2026, à l’instar du transporteur Stena Line l’année dernière. Il ne reste à présent plus que l’irlandais Irish Ferries à poursuivre cette pratique funeste.
Nous avons salué la décision de Brittany Ferries publiquement le 7 septembre 2026 aux côtés de 7 autres ONG – CIWF France, la Fondation Brigitte Bardot, la Fondation 30 Millions d’Amis, OABA, Quatre Pattes, Welfarm et L214.
Nous prenons également note des pressions exercées sur Brittany Ferries comme celle de l’eurodéputé irlandais Ciaran Mullooly. Celui-ci a demandé publiquement à Brittany Ferries de revenir sur sa décision et a rencontré la direction de l’entreprise le 7 septembre 2026, le jour même du courrier des ONG. Nous enjoignons donc Brittany Ferries à ne pas céder et rester ferme sur cette décision importante.
Demeure la question : pourquoi une situation aussi clairement source de souffrance était-elle possible, comment était-ce légal ?
Un cadre légal incohérent et insuffisant
La règlementation concernant le transport d’animaux d’élevage dépend de l’Union Européenne, (règlement 1/2005 CE).

Elle impose, en principe, une pause toutes les 9h et pas plus de 19h de trajet avant une pause de 24h avec déchargement, nourriture et eau. Le visuel du ministère de l’Agriculture est explicite :

Alors, comment une telle situation était-elle légale ?
Car il y a un vide autour du transport maritime. Le législateur européen a constaté qu’il était impossible de répondre aux besoins physiologiques des jeunes veaux – les camions sont entassés, il est difficile d’accéder aux individus. Et au lieu d’interdire totalement ce type de transport, il a considéré que ces obligations ne s’appliqueraient tout simplement pas.
En l’attente d’une règlementation plus cohérente, il faut donc dépendre de la bonne volonté des entreprises pour renoncer aux pratiques les plus dures.
L’avenir de la règlementation européenne dans la balance
Une révision du règlement 1/2005 est en discussion depuis décembre 2023 (proposition COM(2023) 770 de la Commission européenne). Elle prévoit, pour la première fois, un âge minimum de cinq semaines pour le transport des veaux.
Si cela constituerait une avancée, elle resterait insuffisante : le texte continuerait d’exclure la durée du trajet maritime du calcul de la durée totale de transport, et n’imposerait toujours pas de repos obligatoire après une traversée. Autrement dit, la combinaison camion + ferry qui a permis le transport de veaux non sevrés depuis Rosslore en Irlande vers Cherbourg resterait possible dès que les veaux ont 5 semaines.
Nous avons échangé avec Tilly Metz, eurodéputée (les Verts) rapporteure du texte de révision du Règlement transport à ce propos :
« Le transport de veaux non sevrés sur de longues distances, y compris par voie maritime, soulève de graves questions en matière de bien-être animal.
Le fait que des animaux restent à bord de camions pendant la traversée ne doit pas permettre de contourner les exigences qui devraient s’appliquer à leur transport. La révision du règlement européen doit être l’occasion de combler les lacunes existantes et de garantir une véritable traçabilité et des contrôles effectifs tout au long du voyage, y compris lorsque les animaux ne sont pas débarqués.
Pour les veaux non sevrés en particulier, les longs trajets doivent être fortement limités et leur transport ne devrait être autorisé que lorsque leurs besoins spécifiques peuvent être pleinement respectés. Le bien-être des animaux doit primer sur la logique économique et les failles du cadre actuel ne peuvent pas être maintenues. »
Notons que les États membres ont la possibilité de légiférer eux-mêmes et se montrer plus ambitieux. Aux Pays-Bas, en s’appuyant sur le règlement 1/2005 actuel, l’autorité de sécurité des aliments (NVWA) a annoncé le 10 septembre 2026 un dispositif d’amendes contre quatre transporteurs irlandais de veaux non sevrés. En effet, le parlement néerlandais avait voté une résolution dès 2023 pour arrêter progressivement leur importation d’ici 2028, justifiant que « le transport sur de longues distances de très jeunes veaux s’accompagne d’importantes souffrances animales ».
La France peut, dès aujourd’hui, faire de même : annoncer mettre fin au transport des animaux non sevrés. Cela enverrait un signal fort tant à la Commission européenne qu’aux entreprises concernées (de l’élevage jusqu’à la distribution).
Par ailleurs, la France peut (et doit) aussi développer le transport de carcasses afin de sortir à terme du transport d’animaux vivants et épargner, aux animaux concernés, une partie de leur calvaire.
Pourtant, la France se montre pour le moment réfractaire à tout progrès. Elle s’oppose à la réduction des temps de transport, à la protection renforcée des animaux vulnérables (comme les veaux non sevrés ou les femelles en fin de gestation), ou encore l’interdiction des exportations d’animaux vivants vers les pays tiers.





