Expérimentation animale: les 3R, un concept dépassé ?

La règle des 3R (Remplacer,Réduire,Raffiner) fait office de règle éthique dans le milieu de la recherche vis à vis de l’expérimentation animale. Pourtant, des spécialistes du sujet proposent d’aller plus loin permettant de mettre d’accord défenseurs de la cause animale et scientifiques.

Le principe des 3R a été inventé par William Russel et Rex Burch en 1959. Il fait référence à la première lettre de trois mots qui doivent conduire l’éthique des expérimentateurs sur les animaux : Replace (remplacer l’utilisation d’animaux par d’autres méthodes expérimentales), Reduce (réduire le nombre d’animaux utilisés pour les expériences), Refine (« raffiner » ou améliorer les procédures expérimentales pour réduire la souffrance des animaux). Nous en parlons souvent car ce principe des 3R fait consensus au sein de la communauté scientifique et sert notamment de base à la législation européenne sur la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques.

Ce principe invite les scientifiques à se questionner sur l’éthique de leur pratique. Il devait aussi permettre de réduire le nombre d’animaux utilisés en expérimentation animale et d’améliorer leur sort. Pourtant, des indicateurs remettent en question la portée des 3R : le nombre d’animaux utilisés en expérimentation en France et dans l’Union européenne diminue très faiblement et il augmente à l’échelle mondiale ; la France manque toujours de stratégie et de financements pour le développement des méthodes alternatives. Dans d’autres pays du monde, les constats sont similaires [PDF].

Ainsi, des chercheurs soulignent les points faibles de ce principe éthique. De leur analyse, les philosophes Tom Beauchamp et David DeGrazia en ont tiré un nouveau cadre éthique pour la recherche scientifique, qui pourrait permettre selon eux de dépasser la limite des 3R et de mettre d’accord défenseurs des animaux et défenseurs de la recherche avec animaux.

Les manquements des 3R

Dans un article de 2019 qui synthétise leur nouvel ouvrage, Beauchamp et DeGrazia jugent que le principe des 3R n’est plus adéquat pour encadrer l’éthique de l’expérimentateur au regard de l’animal. Ils fondent leur jugement sur diverses raisons, dont les progrès sociétaux : depuis les années 1960, les connaissances scientifiques sur les animaux, leur sensibilité, leur cognition, leurs comportements, se sont largement développées et les attentes de l’opinion publique sur le bien-être animal se sont accrues.

D’autres chercheurs se sont penchés sur les potentiels manques des 3R. Plusieurs critiques ont été soulevées au sujet de l’interprétation des trois principes. Une première réside dans le manque d’objectif du principe des 3R : si tous doivent être mis en œuvre, lequel des trois « R » est un idéal ?

Remplacement

Le principe de remplacement, qui apparaît pour nous être le plus important, suscite des différences d’interprétation entre défenseurs des animaux et communauté scientifique. Pour les partisans de la cause animale, remplacer signifie trouver des méthodes qui permettent d’obtenir les mêmes résultats sans utiliser d’animaux. Mais les scientifiques ne l’entendent pas seulement de cette façon. Estimant que l’utilisation d’animaux à des fins expérimentales est justifiée et qu’il n’y a pas lieu de se projeter dans une recherche sans modèles animaux, de nombreux scientifiques préfèrent parler de méthodes « alternatives » plutôt que « substitutives », ce qui permet d’utiliser des animaux d’espèces potentiellement moins aptes à souffrir. La directive européenne sur la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques fait d’ailleurs référence à cette possibilité dans son article 13 paragraphe 2. Toutefois, la hiérarchie des espèces en fonction de leur degré de sentience est compliquée à réaliser, et elle n’est pas immuable. En pratique, le choix se portera sur des espèces qui ont moins de valeur aux yeux des humains, tels que les rongeurs et les poissons (les espèces les plus utilisées en expérimentation) plutôt que sur des grands singes, des primates non humains, des chiens, ou des chats.

Une autre critique au sujet des méthodes alternatives concerne les nouvelles technologies qui ne se révèlent pas toutes être en faveur des animaux. Il en va ainsi des technologies telles que CRISPR-Cas9, qui permet de modifier génétiquement des animaux pour les rendre “plus humains” pour en faire des modèles plus vulnérables aux mêmes pathologies que nous. De même, des technologies sophistiquées peuvent aller dans le sens d’un « raffinement » mais ébranler les principes de réduction et de remplacement.

Lire aussi: Des monstres animal-humain dans les labos, n°103 de la revue

Réduction

Selon Olsson et al., le principe de réduction du nombre d’animaux utilisés est généralement considéré par les défenseurs des animaux comme un concept absolu : il s’agit de réduire le nombre d’animaux utilisé pour un jour parvenir à l’arrêt complet de l’expérimentation sur les animaux. Des scientifiques l’interprètent plutôt de manière relative : il faut maximiser les résultats obtenus avec le moins d’animaux possible. Aussi, si les deux interprétations peuvent cohabiter un temps, les objectifs finaux divergent : arrêter l’expérimentation animale pour les uns, obtenir le plus d’informations exploitables avec le moins d’animaux pour les autres. Certains scientifiques estiment que la réduction du nombre d’animaux utilisés n’est pas souhaitable car cela pourrait limiter la recherche dans de nouveaux domaines.

En outre, Olsson et al. estiment qu’il peut aussi y avoir un conflit moral entre le principe de « raffinement » et celui de réduction. En effet, réduire le nombre d’animaux utilisés en expérimentation peut inciter les scientifiques à réutiliser les animaux et donc à potentiellement augmenter leur souffrance. Le « raffinement » visant à limiter la souffrance des animaux, il conviendrait logiquement de privilégier une unique utilisation de l’animal, et donc un nombre supérieur d’animaux pourrait être nécessaire.

Raffinement

À propos du principe de « raffinement » et de maximisation du bien-être animal, il y a aussi des cas où l’animal sujet à expérimentation est finalement mieux loti qu’un animal de production et même qu’un animal de compagnie : par exemple, certains animaux utilisés pour des études en éthologie. Dans ce genre de cas, Olsson et al. pensent que les principes de remplacement et de réduction sont un non-sens.

Olsson et al. reconnaissent l’intérêt des 3R comme cadre éthique à l’expérimentation mais soulignent les manquements éthiques qu’ils comportent, et rappellent que les valeurs morales entrent en jeu lorsqu’il s’agit d’interpréter et d’appliquer les 3R. Beauchamp et DeGrazia propose justement un cadre éthique qui vise, selon eux, à mieux intégrer les valeurs morales.

Les 6 principes de Beauchamp et DeGrazia

Les deux philosophes établissent un cadre éthique pour la recherche avec animaux qui se divise non pas en trois mais en six principes. Ces principes se basent sur deux valeurs essentielles : les bénéfices sociaux (d’une étude expérimentale) et le bien-être animal. Les trois premiers principes relèvent de la première valeur et les 3 derniers de la seconde. Les auteurs ont choisi ces deux valeurs car ils jugent qu’elles peuvent être approuvées par la majorité des scientifiques comme des défenseurs des animaux. D’ailleurs, ils pensent que ces deux valeurs morales sont déjà implicitement approuvées par l’ensemble des personnes travaillant en lien avec l’expérimentation animale.

Les six principes décrits ci-après s’appliquent dans le cadre d’expériences sur des animaux captifs, lesquels subissent au moins un léger préjudice par leurs conditions de vie ou la procédure expérimentale, et en dehors de tout acte de médecine vétérinaire.

Pas de méthode alternative (Principle of No Alternative Method)

Le premier principe est similaire au principe de remplacement proposé par Russel et Burch puisqu’il s’agit d’utiliser des animaux seulement si c’est le seul moyen possible pour réaliser une expérimentation. La différence réside dans le principe d’obligation de rechercher précisément si des méthodes alternatives existent, et non de seulement envisager la possibilité d’utiliser une méthode alternative, comme indiqué par certaines législations. Dans l’UE, cette obligation existe déjà mais sa mise en œuvre n’est pas encore satisfaisante.

Bénéfice social attendu (Principle of Expected Net Benefit)

Le deuxième principe fait référence à l’utilité de l’expérimentation au regard du bénéfice pour la société. Le porteur du projet d’expérimentation doit prouver que le résultat de son étude sera d’une importance telle pour la société qu’il justifiera les coûts liés à l’expérience : financiers, mais aussi les risques encourus par les personnes participant aux tests cliniques en aval. Il n’est pas aisé de déterminer l’importance potentielle des résultats d’une étude. Cela doit être analysé en fonction de l’ampleur de son impact positif pour la société et de la probabilité de parvenir à ce résultat.

Utilité suffisante pour justifier un préjudice (Principle of Sufficient Value to Justify Harm)

Le troisième principe met cette fois en balance l’utilité de l’expérience avec le préjudice subi par l’animal. Le postulat est que l’animal a un statut moral suffisamment important pour minimiser son préjudice par rapport au bénéfice attendu. Il faut donc anticiper le degré de préjudice que subira un animal au cours d’une expérience pour décider si le bénéfice attendu justifie un tel préjudice pour l’animal. Ce principe et le précédent, bien que n’étant pas explicitement mentionnés dans le cadre des 3R, sont déjà plus ou moins requis par les autorisations de projet expérimental soumises aux autorités et par les demandes de financements.

Pas de préjudice inutile (Principle of No Unnecessary Harm)

Le quatrième principe impose de ne pas causer de souffrance inutile à un animal, que ce soit pendant une procédure invasive ou bien les conditions de vie, de transport ou la manipulation. Le principe « pas de souffrance inutile » requiert de ne pas infliger une souffrance physique ou psychique à un animal supérieure à ce qui est nécessaire pour mener l’expérience. Cela rejoint le concept de « raffinement » des 3R et s’applique à toutes les étapes de la vie de l’animal de laboratoire.

Satisfaction des besoins primaires (Principle of Basic Needs)

Le cinquième principe se rapproche du précédent. Les besoins primaires des animaux de laboratoire doivent être satisfaits. Les deux philosophes entendent par besoins primaires les conditions générales de la vie des animaux qui sont importantes pour leur apporter une bonne qualité de vie. Il s’agit par exemple d’une nourriture adaptée, d’une eau claire, d’un abri sûr, d’une vie sociale conforme, de la possibilité de faire de l’exercice, de ne pas souffrir de maladies ou de blessures… Si ces besoins ne peuvent être satisfaits, cela doit être moralement et scientifiquement justifié sur la base des principes précédents. Les auteurs estiment qu’une référence à la satisfaction des besoins primaires des animaux fait défaut dans le concept des 3R. Elle est toutefois présente dans certaines législations et recommandations, notamment dans la législation européenne.

Point limite du préjudice (Principle of Upper Limits to Harm)

Le principe du point limite du préjudice implique que l’animal sujet d’expérimentation ne doit pas souffrir sévèrement sur une période de temps prolongée. Si ce principe ne fait pas partie des 3R, il est en revanche déjà intégré dans la directive européenne sur la protection des animaux de laboratoire et dans l’article R.214-107 du code rural et de la pêche maritime (le point limite étant la mort de l’animal…). Pour les philosophes, cette notion devrait s’étendre également aux conditions de vie, de transport, etc. et pas seulement aux procédures expérimentales, et devrait intervenir avant la mort de l’animal, pour lui empêcher une agonie grâce à une anesthésie ou des analgésiques par exemple. Néanmoins, ils acceptent, pour ce principe uniquement, des rares exceptions en cas de nécessité absolue de dépasser le point limite, par exemple dans le contexte d’une épidémie mortelle. La difficulté de ce principe réside dans la définition des points limites.

Beauchamp et DeGrazia souhaitent que le cadre éthique qu’ils proposent intègre les recommandations gouvernementales des États. Ils estiment que les comités d’éthique sont les mieux placés pour évaluer la prise en compte de ces six principes.

Conclusion

On pourrait penser que le cadre des 3R est suffisant pour appliquer une éthique stricte dans les laboratoires et permettre une acceptation de l’expérimentation animale par l’opinion publique. Il est indéniable que le principe des 3R est un cadre important et nécessaire pour la recherche, et qu’il a permis des avancées considérables pour les animaux dans les laboratoires. Mais il ne faut pas occulter les limites de ce cadre éthique qui pourrait probablement être amélioré. De ce postulat découlent les six principes de Beauchamp et DeGrazia.

D’autres chercheurs se sont penchés sur les limites de 3R. Par exemple, Daniel Strech et Ulrich Dirnagl ont repensé les 3R en un cadre à six principes également, en gardant les 3R initiaux et en ajoutant trois « R » supplémentaire associés à la valeur scientifique de l’expérimentation animale : Robustesse (Robustness), Enregistrement (Registration), Présentation des données (Reporting). Le premier implique que les études utilisant des animaux soient robustes (fiables) ; le deuxième signifie que toutes les études avec expérimentation animale devraient être inscrites dans une base de données accessible au public avant leur commencement ; le troisième fait référence à la manière de rendre compte de tous les résultats, y compris ceux qui sont nuls ou négatifs. Ces trois principes sont déjà recommandés pour la recherche sur les êtres humains.

Ces réflexions prouvent que le principe des 3R est bon mais qu’il n’est peut-être pas idéal. Il a le mérite d’exister et de faire consensus au niveau international, mais il n’est pas interdit d’imaginer qu’il pourrait être amélioré pour une recherche encore plus sûre et plus éthique.

Nikita Bachelard

Rapport de la Commission au Parlement européen et au Conseil de 2019 relatif aux statistiques concernant l’utilisation d’animaux à des fins scientifiques dans les États membres de l’Union européenne en 2015-2017.

DEGRAZIA, David and BEAUCHAMP, Tom L. Beyond the 3 Rs to a More Comprehensive Framework of Principles for Animal Research Ethics. ILAR journal, 2019.

ACTUALITÉS