L’étude du comportement du loup est nécessaire à la coexistence des activités pastorales et du canidé

L’étude du comportement du loup permet de trouver des solutions techniques aux éleveurs ainsi qu’à leurs activités pour qu’ils puissent cohabiter avec le canidé de façon pérenne. La politique de libéralisation des tirs menée par la France est inutile à résoudre le conflit loup-pastoralisme voire même contre-productive. Elle nie en effet la place importante que tient le canidé au sein d’un écosystème.

Cet article est extrait du mémoire réalisé dans le cadre du master 2 Droit et éthique de l’animal [PDF].

Reconnaître la place du loup au sein d’un écosystème anthropocentré

Pour pouvoir aider au mieux le monde pastoral à lutter contre la prédation lupine et à accepter le retour du loup en France, il faut tout d’abord prendre la mesure de l’importance du canidé au sein des écosystèmes. Selon Morizot (2016), le loup est un prédateur apex, cela signifie « qu’il n’est lui-même la proie d’aucun prédateur adulte ». Cela fait donc de lui un concurrent direct, en tant que superprédateur, aux êtres humains car il est le « seul animal de nos écosystèmes [à se placer] au même niveau trophique qu’homo sapiens ». Le loup partage donc symboliquement avec nous « le sommet de la pyramide alimentaire » et est donc notre « égal du point de vue écologique ». C’est cette ressemblance hiérarchique avec le loup qui nous oppose. Au même titre que l’humain soumet et contrôle des animaux domestiques, des animaux d’élevage, le loup a le dessus sur les autres animaux sauvages, s’agissant des cerfs ou des chevreuils par exemples, ainsi que sur les animaux domestiques, s’agissant des ovins élevés par les humains.

Ce dernier point est le nœud du problème car en plus d’avoir la même position hiérarchique, le loup est intéressé par la même chose que l’éleveur, l’éleveur-berger ou le berger : son troupeau. Or, selon Gouguet (2014), « les secteurs favorables à la colonisation » des loups sont des endroits où il y a une « population abondante de gibier [composée de] chamois, mouflons, cerfs, chevreuils, sanglier ». Pour Gouguet, « la présence d’élevage ovin ne semble pas constituer un critère d’installation des loups ». Cela se justifierait par le fait qu’il est nécessaire aux loups, pour pouvoir « passer l’hiver », qu’il y ait une disponibilité abondante de proies sauvages. Or, cela n’empêche pas Canis lupus d’attaquer des proies plus faciles telles que les ovins, ce qui ne facilite pas la tâche du pastoralisme français. Le loup est en effet revenu s’installer en France à la fin des années 1990 où il a trouvé une « niche écologique toute prête » selon Raphaël Larrère (2014) [PDF]. La protection de la zone centrale du Parc national du Mercantour ainsi que les « efforts des chasseurs pour maintenir les effectifs des populations d’ongulés », couplé à une déprise agricole, ont largement contribués à favoriser une niche écologique propice au retour du canidé. Une niche écologique que les canidés, selon l’agronome, « manqueraient d’autant moins d’occuper que ces animaux se déplacent aisément sur de longues distances ».

Le concept d’espèces « clés de voûte » ou « keystone species » a notamment été développé par Robert T. Paine dans son article A conversation on refining the concept of keystone species (1995)

Si ce retour n’a pas été très bien accueilli par la population française, il est pourtant une chance pour la biodiversité. Selon Morizot, les écologues sont en train de découvrir, avec l’expérience de réintroduction du loup dans le Parc national de Yellowstone aux États-Unis, « les effets de cascade trophique produits par le retour du loup ». Les cascades trophiques sont des effets réciproques prédateurs-proies qui modifient « l’abondance, la biomasse ou la productivité d’une communauté de population ou d’un niveau trophique [à travers] plus d’un maillon d’un réseau trophique » selon Pace et al., (1999). Les écologues ont donc remarqué ces « effets écosystémiques positifs » à Yellowstone dûs en grande partie (mais pas uniquement) au loup. Ce qui fait dire au philosophe que l’on pourra peut-être par la suite classer le loup dans « la liste des espèces clé de voûte nécessaires pour maintenir les potentiels adaptatifs des écosystèmes ». Cette reconnaissance sera garante « d’une biodiversité totale comme idéal écologique futur ».

Le loup peut aussi avoir d’autres rôles intéressants au sein de l’écosystème. Gouguet souligne qu’il est un véritable « cantonnier de la nature » en ce qu’il élimine les « individus faibles, malades, vieux ou blessés ». Le canidé permet donc de maintenir une population saine d’ongulés sauvages qui conservent alors un matériel génétique sain. Il permet la prospérité d’autres espèces en faisant bénéficier ses restes aux « plus petits carnivores » charognards (Moutou, 2014). Enfin, dans une société anthropocentrée, on peut souligner l’intérêt économique que peut représenter le loup. Gouguet évoque l’idée de développer des « produits touristiques autour de la présence du loup [tels que des] produits traditionnels avec le label loup » ce qui bénéficierait directement à « l’économie montagnarde ». Ce type de démarche a en effet porté ses fruits dans d’autres pays comme en Italie, en Espagne ou aux États-Unis. Cela participerait à une meilleure acceptation locale du canidé et permettrait de construire une cohabitation pacifique avec lui. L’ensemble des bénéfices écosystémiques et économiques liés à la présence du loup démontre, selon Gouguet « la non pertinence des tentatives d’élimination de cet animal sauvage ».

Reconnaître l’inutilité de la mort du loup comme résolution du conflit loup-pastoralisme

Malgré une qualité écosystémique indéniable du loup, le fait qu’il s’attaque aux troupeaux domestiques a créé le conflit humain-animal le plus important en France. Le conflit a, là encore, une explication biologique. Morizot explique en effet que si le loup a évolué de façon à « chasser un gibier intelligent, complexe avec des structures de fuites et de défense adaptée à sa prédation » il en a été autrement pour sa proie qu’est le mouton. L’ovin a, quant à lui, été « sélectionné par les humains, à une échelle beaucoup plus rapide » justement pour qu’il perde « ces aptitudes de défense et de fuite ». La conséquence, telle que la met en exergue Morizot, est donc que le caractère docile, la grégarité et l’innocuité du mouton est une « aberration écologique » pour le canidé car la relation écologique mouton-loup n’a pas évolué en même temps. L’être humain a favorisé les traits de caractère du mouton pour faciliter le travail du berger en ce que, sous l’effet de la peur due par exemple à l’orage, à la panique ou à la nouveauté, « le troupeau se resserre » ce qui empêche les ovins de se perdre dans la nature et de « dérocher » (Morizot, 2014). Or, cette grégarité, lors d’une prédation du loup, donne naissance au phénomène de surplus killing. Alors que, selon Morizot le stimulus d’arrêt de la mise à mort correspond chez le canidé, adapté à la chasse des ongulé sauvages, à un « retour au calme » résultant du fait que Canis lupus se retrouve « seul avec la proie tuée ». Or si les ongulés sauvages se dispersent, il en va autrement des animaux domestiques lors d’une attaque sur un troupeau. Les brebis attaquées se resserrent « autour de la première proie », sous l’effet de la panique, ce qui va maintenir le loup « dans un état comportemental qui appelle la prédation, de sorte qu’il multiplie, par maintien du stimulus de chasse, les mises à mort ». Cela s’explique par le fait que le loup soit, selon les mots de Mech et Boitani rapportés par Morizot, « programmé pour tuer chaque fois que c’est possible » car il est rarement possible de tuer. Canis lupus saisit donc « automatiquement les avantages offerts par une opportunité ».

On comprend l’effroi de l’éleveur-berger lorsqu’il découvre morts égorgés, démembrés, les animaux dont il a la garde. On comprend son incompréhension face à l’ampleur du massacre avec des moutons morts mais que le loup n’a pas mangé. Il est donc nécessaire d’effectuer un travail à la fois informatif sur le surplus killing mais aussi de travailler à sa prévention, car dans tous les cas, la mort du loup ne résoudra pas le problème. La politique de libéralisation française des tirs ne résout pas le conflit-loup pastoralisme, notamment lorsqu’il s’agit de tuer un loup « qui n’a jamais attaqué un troupeau » (Moutou, 2014). Cela s’avère même parfois contre-productif car si un loup dominant est tué (le mâle ou la femelle alpha), cela peut « désorganiser la meute correspondante » et éclater ses membres qui vont alors coloniser d’autres espaces. Dans une telle situation, la politique étatique d’abattage du loup se retourne alors contre le pastoralisme, car l’éclatement de la meute fait alors porter un risque sérieux d’attaques dans des secteurs jusqu’ici non touchés et donc peut-être non encore protégés. D’après Moutou, une meute chasse en effet « plus facilement des animaux sauvages » alors que des loups isolés vont être plutôt tentés « de s’attaquer à des animaux domestiques », plus faciles à tuer. L’abattage d’un loup, en plus d’être éthiquement contestable, est parfois contre-productif en ce qu’il envenime le conflit, plus qu’il ne le résout. Ainsi pour comprendre le conflit loup pastoralisme il est important de connaître l’éthologie du loup, notamment lors des attaques sur les troupeaux. C’est à cette seule condition qu’une aide réelle, technique, pourra être apportée au pastoralisme pour qu’il puisse se prémunir efficacement des attaques du canidé. C’est à cette seule exigence qu’une coexistence pérenne entre le canidé et le berger pourra voir le jour.

Laurie Fredoueil

Extrait du mémoire de Master 2 spécialité Éthique animale de l’université de Strasbourg réalisé sous la direction du Pr Claire Vial : « L’incapacité de l’État à assurer une protection pérenne du loup en France – le choix de la ‘destruction’ du canidé dans le conflit l’opposant aux activités pastorales » (2020). [PDF]

MORIZOT, Baptiste (2016). Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Paris, Wildproject, 314 p.
GOUGUET, Jean-Jacques (2014). De la rationalité économique de l’éradication du loup en France, RSDA, 1/2014, p. 397-416.
LARRÈRE, Raphaël (2014). Rumeurs de loups, RSDA, 1/2014, p. 257-260. [PDF]
PACE, M.L., COLE, J.J., CARPENTER, S.R., et al.. (1999). Trophic cascades revealed in diverse ecosystems, Trends in Ecology and Evolution, vol. 14, n° 12, pp. 483-488. [PDF]
PAINE R.T. (1995). A conversation on refining the concept of keystone species, Conservation Biology, vol. 9, n° 4, pp. 962-964. [PDF]
MOUTOU, François 2014 Le loup. Biologie, écologie, éthologie, aspects sanitaires, RSDA, 1/2014, pp. 215-230. [PDF]

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