Plus de loups, moins d’attaques, mais un statut de protection en danger

Le loup est encore en expansion en France, selon les derniers rapports de l’OFB, tandis que les attaques diminuent. Les tirs continuent sans que leurs impacts n’aient été prouvés. Le loup continue de déchainer les passions des éleveurs, des chasseurs et des politiques.

Les premiers remettent en cause la technique de comptage française des populations de loups mise en place par l’Office français de la biodiversité (OFB). Le maire d’un village des Hautes-Alpes est allé jusqu’à dire qu’il y aurait 60 000 loups en France. Qui dit mieux ? Les deuxièmes voient en ce grand prédateur un concurrent, qui les empêche de tuer eux-mêmes les sangliers. C’est ce qu’a déclaré récemment le vice-président de la fédération de chasse de la Drôme. Les derniers ont trouvé un nouveau bouc émissaire pour justifier l’échec de la politique de cohabitation entre les loups et certaines activités pastorales en France. Marc Fesneau, ministre de l’Agriculture, a déclaré le 22 octobre 2022, lors d’un déplacement à Pontarlier dans le Doubs : « Aujourd’hui, l’espèce menacée, c’est plutôt l’éleveur que le loup ». L’éleveur, menacé par qui exactement ? Car si la population de Canis lupus augmente en France, les attaques ont baissé pour la première fois en 2021. Il se pourrait que les mesures de protection des troupeaux n’y soient pas étrangères.

L’expansion du loup en France

Le nombre de loups est en hausse en France. À l’issue de l’hiver 2021-2022, l’OFB a fait une estimation moyenne de 921 loups en France (entre 826 et 1016 individus), contre 783 à la sortie de l’hiver 2020-2021 et 580 l’année précédente.

Si le bilan de l’année 2022 n’est pas encore connu, celui de l’année 2021 fait état d’une expansion du territoire français de l’espèce. Le loup est d’abord revenu par les Alpes, les départements attenants sont donc les foyers d’origine d’une bonne partie de la population lupine française. Il a progressivement étendu son territoire à l’est, en région Rhône-Alpes et au nord, dans les massifs du Jura et des Vosges. Certains spécimens sont aussi arrivés par les Pyrénées espagnoles. Les loups colonisent petit à petit le Massif central et des traces de loups ont été repérées dans des départements de Normandie, ainsi qu’en Vendée. Des attaques d’animaux domestiques attribuées aux loups sont désormais réparties sur environ 50 % de l’Hexagone. Canis lupus est considérée comme présente dans 145 zones du territoires métropolitains (contre 125 à la sortie de l’hiver 2020-2021).

Les attaques de loups en baisse

Dans le même temps, le nombre d’attaques de loups a baissé par rapport à l’année précédente. Les autorités en ont enregistré 3 537 en 2021, pour un total de 10 826 animaux domestiques blessés ou tués par les loups. En 2020, 3 670 attaques ont fait 11 746 victimes. La grande majorité sont des ovins, suivis par des caprins, puis des bovins.

Cette même année, les autorités ont constaté une baisse des attaques et du nombre d’animaux domestiques victimes dans des zones où le loup est présent depuis de nombreuses années. C’est le cas dans plusieurs départements du quart sud-est, tels que les Alpes-Maritimes, les Alpes-de-Haute-Provence, le Vaucluse, la Drôme, l’Isère… En revanche, des attaques ont été enregistrées pour la première fois dans le Massif central, en Vendée, dans l’Eure et dans le Calvados.

Après une hausse généralisée des attaques les années précédentes, reste à voir si la tendance de 2021 se confirmera en 2022.

L’accent sur les moyens de protection des troupeaux

On constate donc une augmentation de la population de loups en France en 2021 et une extension des zones de présence permanente ou ponctuelle de ce grand prédateur, en parallèle d’une baisse des prédations sur les animaux domestiques. Est-ce là une conséquence des tirs de loups, qui sont 106 à en avoir fait les frais en 2021 ? Difficile à dire. Il se pourrait que ce ne soit pas le facteur déterminant, car avec une population lupine inférieure en 2020, et un nombre de spécimens tués quasi-équivalent (105), les animaux domestiques victimes du carnivore étaient plus nombreux.

Ce qui a pu davantage participer à faire baisser le nombre d’attaques, c’est la mise en place de moyens de protection. En 2021, l’aide à la protection des troupeaux a atteint 30,42 millions d’euros, soit 6,3 % de plus que l’année précédente. Les aides se répartissent ainsi : 42 % pour la surveillance par l’éleveur-berger, 34 % pour la surveillance par un berger salarié ou prestataire, 13 % pour les chiens de protection des troupeaux, 9 % pour l’investissement en matériel de protection (clôtures électriques par exemple) et 1 % pour l’accompagnement technique pour la protection. Le montant des aides allouées dans les communes où le risque de prédation est considéré comme le plus élevé (communes où des attaques pluriannuelles sont relevées) a augmenté. Le montant a aussi augmenté pour les élevages situés dans des communes où il y a un risque d’expansion du loup et où les éleveurs sont incités à mettre en place des mesures de prévention. Cela suggère une hausse de l’utilisation des mesures de protection, même s’il convient de rester prudents, car un rapport conjoint du conseil général de l’environnement et du développement durable et du conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux publié en mai 2019 expliquait que les autorités françaises ne faisaient pas de contrôles suffisants de l’utilisation des moyens de protection par les éleveurs et qu’elles ne conditionnaient pas autant l’octroi d’aides comparé aux autres pays européens. Un changement de paradigme semble avoir lieu sur ce deuxième point. En 2021, pour la première fois, huit dossiers d’indemnisation de dommages liés au loup ont été refusés au titre de la conditionnalité des aides.

La chasse au loup persiste

Dans son Plan Loup 2018-2023, actuellement mis en œuvre (et bientôt révisé), l’État français a décidé d’éliminer jusqu’à 20 % du nombre de loups en France chaque année. Pourtant, il n’existe pas d’études, à ce jour, prouvant l’impact positif des tirs pour réduire la pression de prédation.

En France, l’écologue Oksana Grente a réalisé sa thèse sur la prédation des animaux domestiques par les loups, liée au contrôle létal. De son étude de plusieurs massifs alpins, elle tire la conclusion que l’effet des tirs de loups sur les attaques de troupeaux « semblait dépendre à la fois du lieu, de la saison, mais aussi du nombre de loups tués lors du prélèvement ». Dans le cadre de son analyse, elle a constaté souvent une prédation inchangée sur les animaux domestiques, parfois une diminution, et quelques fois une augmentation de la prédation. Elle note que les données ne sont pas suffisantes pour tirer des conclusions sur l’efficacité des tirs de loups en France.

D’autres études réalisées hors de France ont montré une tendance à la hausse des prédations d’animaux domestiques à la suite de tirs de loups (voir l’article de S. Hild dans le n° 84). Dans son ouvrage Le loup, ce mal-aimé qui nous ressemble (2021, HumenSciences), l’éthologue Pierre Jouventin cite des études américaines qui ont montré l’inefficacité des tirs de loups sur la prédation de l’année suivante. Cela peut s’expliquer par trois hypothèses : la première est que le prélèvement d’un ou plusieurs individus incitent les membres de la meute à se reproduire ; la deuxième est que la mise à mort d’un ou plusieurs loups provoque l’éclatement de la meute, avec des individus qui partent explorer d’autres territoires ; et la troisième est que l’abattage d’un loup expérimenté compromet l’éducation des plus jeunes à la chasse qui se rabattent sur les proies plus faciles que sont les troupeaux de moutons.

L’éthologue Jean-Marc Landry et Jean-Luc Borelli, de l’Institut IPRA (Institut pour la promotion de la recherche sur les animaux de protection), ont mis au jour ce qu’ils appellent le « facteur loup ». En étudiant la relation de loups avec les troupeaux d’ovins, ils en ont déduit que chaque loup avait sa propre personnalité, chacun avec une propension différente à passer à l’attaque. Dans les milieux étudiés, loups et ovins partagent le même territoire et cohabitent. « Les loups évoluent en permanence dans l’espace pastoral. » Des comportements de jeu ont même semblé être observés entre des loups et des patous, ces chiens protecteurs des troupeaux. Les auteurs de cette étude réalisée entre 2013 et 2018 en France préconisent de considérer le risque de prédation du loup sur les troupeaux comme un « aléa naturel », comme le risque d’avalanche, et ainsi d’opter pour une démarche adaptative dans la protection des troupeaux.

Le risque d’une protection du loup affaiblie

Malgré les études scientifiques et les données de l’OFB, le ministre Marc Fesneau a annoncé vouloir déclasser Canis lupus de son statut d’espèce strictement protégée à celui d’espèce protégée au niveau européen, afin de pouvoir en abattre plus. Et il n’est pas le seul à s’en prendre au loup en Europe. Dans cette logique, le 24 novembre 2022, le Parlement européen a adopté une résolution demandant la possibilité de diminuer la protection de l’espèce à l’échelle européenne. Cette demande est également partagée par la Suisse, qui est membre de la Convention de Berne de 1979 sur les espèces protégées. Le 28 novembre, elle a mis au vote un amendement visant à rétrograder le statut de protection du loup dans la Convention. Heureusement, cet amendement a été rejeté. Alors que l’on devrait se réjouir de l’augmentation de la population de ce grand prédateur et de la baisse des attaques en parallèle, voilà que l’on crie plus que jamais au « grand méchant loup ».

Nikita Bachelard

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