La LFDA a rencontré la journaliste scientifique Axelle Playoust-Braure dans le cadre de la sortie de son enquête sur l’élevage intensif des poulets, un travail d’envergure qui donnera lieu à la parution d’un livre au printemps 2026.

Formée à l’École supérieure de journalisme de Lille, Axelle Playoust-Braure couvre depuis 2020 les sujets agriculture-alimentation, en particulier les enjeux de « bien-être animal ». En 2024, elle rejoint le fellowship Climate Arena et obtient une bourse du Journalismfund Europe pour enquêter avec six journalistes européens sur le poulet, la viande la plus populaire dans le monde. Avec comme point de départ un paradoxe : nous n’avons jamais mangé autant de poulet, et pourtant nous n’avons jamais été aussi ignorants de la façon dont il est produit.
La consommation de nombreuses viandes baisse en France, mais pas celle du poulet. Pourquoi cette exception t’a-t-elle amenée à lancer une enquête ?
Axelle Playoust-Braure : Justement parce que cette exception m’intrigue. Le poulet est devenu la seule viande dont la consommation continue d’augmenter en France, alors que les autres stagnent ou reculent. Certains parlent de « superformance du poulet », de « poulétisation » de l’alimentation. On le voit dans les rues avec l’explosion des chicken shops, ces fast-foods spécialisés dans le poulet frit, sorte de kebab 2.0. Le poulet bénéficie d’ailleurs d’une bonne réputation : c’est une viande « blanche », perçue comme saine, facile à préparer, sans tabou religieux, avec un goût consensuel… C’est la viande des sportifs, celle que certains végétariens s’autorisent encore ! Il s’agissait de comprendre ce qui rend cette viande si populaire. Mon point de départ a été de plonger dans l’histoire de la sélection génétique avicole, qui a façonné en quelques décennies un tout nouvel animal, le « poulet de chair », sur la base de critères productifs : la vitesse de croissance et le « rendement filet », qui est la partie la plus valorisée économiquement. Ce retour historique m’a permis de comprendre pourquoi cette question de la génétique alimente aujourd’hui des tensions et négociations entre la filière et les ONG de protection animale. Ces dernières consacrent depuis 2017 une part importante de leurs ressources à la réforme de l’industrie du poulet, à travers l’European Chicken Commitment, une importante campagne qui a représenté un autre fil rouge de l’enquête.
Concrètement, qu’est-ce que demande l’European Chicken Commitment, lancé par des ONG de protection animale ?
APB : L’ECC est un cahier des charges destiné à sortir du pire de l’élevage intensif de poulets, qui représente aujourd’hui la norme : 75 % à 80 % de la production en France, plus encore dans les autres pays. L’ECC comprend plusieurs critères, dont l’abandon des souches génétiques à croissance ultra rapide, une densité réduite à 15 poulets par m² au lieu de plus de 20 aujourd’hui, de la lumière naturelle, des enrichissements et des conditions d’abattage moins cruelles. Le poulet ECC est toujours du poulet intensif (les animaux n’ont pas accès à l’extérieur), mais les travaux scientifiques montrent que cette réforme permet déjà de réduire considérablement la souffrance des oiseaux. En Europe, environ 400 entreprises, de l’amont à l’aval (producteurs, distributeurs, fast-foods, fabricants) se sont engagées ces dernières années à aligner leur production ou leurs achats sur ces critères ECC, à l’horizon 2026. C’est-à-dire très bientôt.
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Pourquoi était-ce le bon moment pour enquêter, d’un point de vue politique ?
APB : En plus de cette actualité associative, nous sommes dans une phase institutionnelle cruciale. La Commission européenne avait annoncé en 2021 une révision complète de la législation sur la protection des animaux d’élevage dans le cadre de sa stratégie « De la ferme à la table ». Cette modernisation est très attendue, parce que les textes sont obsolètes aussi bien au regard des attentes des citoyens sur la protection animale que des connaissances scientifiques. Et en effet, en 18 mois d’enquête, l’une des choses qui m’a le plus marquée est le décalage vertigineux entre ce que dit la science et ce qu’autorise la loi. La directive actuelle sur les poulets, par exemple, date de 2007. Elle autorise des densités allant jusqu’à 42 kg/m² (il faut imaginer 20 gros poulets sur une serviette de plage) et ne pose aucune limite à la vitesse de croissance des oiseaux.
La révision des textes est sans cesse repoussée. Pendant ce temps, les preuves scientifiques sur les liens entre croissance rapide, problèmes de santé et souffrance animale continuent de s’accumuler. Et en France, le ministère de l’agriculture soutient le plan de « relance productive » promu par la filière, à savoir la construction de 400 nouveaux élevages industriels dans les cinq ans, visant à reconquérir une partie des importations de viande de poulet. C’est une fuite en avant dans le modèle des gros volumes à bas coûts, alors que 83 % des Français se disent opposés au modèle intensif.
Comment as-tu structuré ton enquête ?
APB : L’été 2024, j’ai rassemblé une équipe de six journalistes européens, de Roumanie, France, Pologne, Angleterre et Pays-Bas. Nous avons obtenu une bourse de Journalismfund Europe, ce qui nous a permis de remonter pendant plusieurs mois toute la chaîne du poulet, depuis les assiettes jusqu’à la génétique. Nous avons fait une analyse approfondie des sources publiques, notamment de la littérature scientifique, et réalisé des entretiens avec des chercheurs, des salariés d’associations, des éleveurs, des représentants de l’industrie… Nous avons aussi cherché à combler les lacunes d’information via des demandes d’accès aux documents administratifs, et en participant à des événements professionnels, comme le Salon de l’élevage de Rennes. Notre équipe « Chicks on Speed » a publié cinq articles, dont le principal dans Bloomberg Businessweek en octobre dernier. Et je fais de cette enquête un livre, qui sort au printemps 2026.
Tu parles beaucoup du « turbopoulet ». Comment est né cet animal ?
APB : Le poulet de chair, que j’appelle turbopoulet, est un animal qui n’existait pas il y a 70 ans. Il est le résultat d’une sélection génétique extrême visant à séparer l’espèce Gallus gallus domesticus en deux populations spécialisées : la poule pondeuse d’un côté, le poulet de chair de l’autre. On peut même situer l’acte de naissance du turbopoulet à un moment précis, en 1946, lors du concours agricole Chicken of Tomorrow. Cet événement, organisé aux États-Unis par la chaîne de supermarchés A&P en partenariat avec le ministère de l’agriculture américain, a pour but explicite de développer un nouvel oiseau, plus rentable, optimisé pour la production de viande. Les frères Vantress l’ont remporté avec une souche croisée New Hampshire-Cornish, qui est l’ancêtre direct des poulets d’élevage consommés aujourd’hui.
À quoi ressemble un turbopoulet moderne, de souche Ross 308 ou Cobb500 ?
APB : Un turbopoulet atteint 2,5 kg en 35 à 42 jours, alors qu’il n’est encore qu’un poussin. À titre de comparaison, un poulet non sélectionné met 12 semaines à atteindre ce poids. Ses pectoraux, les « filets », représentent un quart de son poids total, alors qu’ils n’en représentaient que 10 % en 1950. Cette « efficacité » a un prix terrible pour les animaux. La croissance est tellement rapide que leur corps n’arrive plus à suivre : les turbopoulets peinent à se déplacer, leur centre de gravité est déplacé, ils tombent en avant à cause de leur poitrine hypertrophiée, restent souvent assis parce qu’ils ont des douleurs chroniques et que leurs pattes ne supportent plus leurs poids… En Angleterre, on les appelle « Frankenchickens », en référence à leurs mensurations monstrueuses.
Quels sont les problèmes de santé les plus fréquents chez ces oiseaux ?
APB : Les turbopoulets sont ce qu’on appelle des hypertypes : ils sont prédisposés génétiquement à souffrir. Ils développent des boiteries et des déformations osseuses, en raison de nécrose de l’os, lorsque des micro-fractures du fémur ou du tibia deviennent des sites d’infection bactérienne. Certains, incapables de se tenir debout, paraplégiques, sont condamnés à ramper sur leurs jarrets, ou souffrent de douleurs si intenses qu’ils renoncent à se déplacer vers les mangeoires et les abreuvoirs. Ils meurent de faim ou de soif. Leurs organes n’arrivent pas à suivre la croissance musculaire, leur cœur lâche, ils ne peuvent pas exprimer les comportements naturels pourtant indispensables à leur bien-être, comme se percher, explorer, battre des ailes. En France, environ 4 % des poulets meurent en élevage avant même d’atteindre l’abattoir, soit 30 millions par an. Cela représente environ un poulet chaque seconde ! « Au nom de l’efficacité économique, un état de souffrance chronique est imposé aux poulets pendant la majeure partie de leur vie ». Ce constat ne vient pas d’un rapport d’ONG animaliste mais de la plume de Michèle Tixier-Boichard, directrice de recherche à l’Inrae, spécialiste de l’espèce, qui a été une rencontre marquante de cette enquête.
Tu évoques aussi la situation des oiseaux reproducteurs, un sujet totalement ignoré du public.
APB : Oui, c’est l’une de nos découvertes les plus choquantes. Les reproducteurs sont soumis à une restriction alimentaire permanente, pour compenser leur facilité à prendre du poids due à la sélection génétique. On les affame délibérément : ils reçoivent un quart de ce qu’ils mangeraient spontanément, sinon ils deviendraient trop gros pour se reproduire. Leur stress chronique peut être mesuré dans le sang et observé dans leur comportement (ils sont agités, hyperactifs). L’industrie va jusqu’à leur donner de la sciure de bois ou du sable pour remplir leur estomac de calories vides et tenter de tromper leur faim. Selon les travaux du Welfare Footprint Institute, les femelles reproductrices dans la filière poulet de chair endurent ainsi plus de 2 000 heures de souffrance intense et plus de 4 000 heures de douleur sur leur seule année de vie, à cause de la faim. Peut-on accepter qu’affamer des animaux soit devenu une méthode de production ? Cette pratique est contraire à n’importe quelle définition du bien-être animal, mais dans les faits, elle se maintient dans une zone grise réglementaire : ni explicitement autorisée ni interdite.
Tu mentionnes une quantification de la souffrance en heures. Qu’est-ce que cela apporte ?
APB : C’est une vraie révolution. Pour la première fois, des scientifiques ont mesuré ce que vivent réellement les poulets de chair dans les élevages intensifs. Le Welfare Footprint Institute n’a pas inventé un « souffromètre », capable d’enregistrer les signaux de douleur comme on mesurerait un courant ou une température, mais a plutôt rassemblé et croisé toutes les données disponibles dans la littérature scientifique (sur la boiterie, le stress thermique, les troubles cardiaques, la restriction comportementale…) pour ensuite les traduire en une échelle simple et universelle : le temps passé à ressentir des sensations négatives, réparties selon quatre intensités croissantes. C’est une sorte de GIEC de la souffrance animale. Grâce à cet effort de quantification, on peut désormais attribuer une « empreinte souffrance » à un produit, de la même façon qu’on dispose déjà de l’empreinte carbone. Et le poulet apparaît comme le « charbon du système alimentaire » : abondant, pas cher, mais porteur d’externalités négatives colossales. Un turbopoulet endure en moyenne 325 heures d’inconfort, 334 de douleur, 50 de souffrance intense et 30 secondes d’agonie au cours de ses quelques semaines de vie, tandis que le passage à une production ECC permet de réduire l’agonie de 80 % et la souffrance intense de deux tiers.
Le poulet apparaît comme le « charbon du système alimentaire » : abondant, pas cher, mais porteur d’externalités négatives colossales.
Tu as rencontré une Ross 308 âgée de 7 ans dans un refuge. Que révèle son histoire ?
APB : Je me suis rendue à deux reprises au refuge GroinGroin, dans la Sarthe, où j’ai rencontré Daisy, une poule « de chair » issue d’un élevage intensif. Elle bénéficie de soins réguliers pour compenser les effets secondaires de sa génétique ultra productive. Ses soignantes vérifient l’état de ses pattes plusieurs fois par semaine pour prévenir la formation d’escarres, appliquent des crèmes si besoin… Daisy porte même des moufles de ski pour protéger ses bandages. Elle a aujourd’hui 7 ans. C’est presque miraculeux, quand on sait que ces animaux ne sont pas censés vivre au-delà de quelques semaines. Elle est arrivée au refuge accompagnée de huit comparses, sortis d’un élevage de poulets par un lanceur d’alerte. Mais ses frères ont tous été euthanasiés, à quelques mois près, il y a quatre ans. Leur corps a lâché : arthrite sévère, arrêt cardiaque, complications post-opératoires… Même dans un refuge, avec des soins constants, la génétique des turbopoulets les condamne à court ou moyen terme.
La croissance extrême produit aussi une viande altérée. Qu’observes-tu ?
APB : Depuis 20 ans, on voit apparaître dans la viande de poulet de nouvelles maladies qu’on n’avait jamais observées avant. Ce sont des myopathies directement liées à la croissance ultra-rapide. Vous avez peut-être déjà observé que votre filet de poulet se détache en faisceaux de fibres ? C’est la « viande spaghetti ». Des morceaux durs, caoutchouteux sous la dent ? C’est la « wooden breast », la poitrine durcie. Des stries blanches parcourent votre viande ? C’est de l’accumulation anormale de graisse. Une étude italienne réalisée sur 16 000 poitrines de poulet a montré que 60 % étaient touchées par le syndrome de la poitrine durcie, 20 % étaient de la viande spaghetti. Ces pathologies s’expliquent par une cascade d’événements physiologiques qu’on n’a pas vraiment envie d’associer à sa pause déjeuner : phlébite, stress oxydatif, inflammation, fibrose, ecchymose, nécrose des tissus, lipidose, œdème… Au passage, la valeur nutritionnelle de la viande de poitrine de poulet s’est fortement dégradée. La viande malade contient jusqu’à 22 % de protéines en moins et deux fois plus de gras. Elle contient aussi plus d’eau. Quand on mange du turbopoulet, on consomme une viande qui ressemble au poulet mais dont la valeur nutritionnelle a été compromise par l’industrialisation. J’appelle ça du poulet Shein, du poulet Temu.
Et du point de vue de la santé publique ?
APB : Les densités extrêmes créent un terrain idéal pour le développement de zoonoses et de bactéries dangereuses pour la santé humaine (campylobacter, Salmonelles, E. coli…). J’ai aussi découvert que les turbopoulets sont touchés par des maladies qui sont propres au modèle intensif, par exemple l’infection par l’entérocoque E. cecorum, devenue depuis 2005 une menace sanitaire endémique redoutée des éleveurs. En raison des conditions d’élevage confinées, qui causent du stress et un déficit immunitaire chez les animaux, le système turbopoulet reste dépendant aux antibiotiques. Malgré des progrès réels en France dans la réduction de l’utilisation d’antibiotiques en élevage grâce aux plans Ecoantibio, l’Anses relève une stagnation des progrès depuis 2023. La France en utilise encore 5 à 10 fois plus que les bons élèves européens, comme la Norvège ou la Suède. Cette dépendance alimente le risque d’antibiorésistance. Or si l’antibiorésistance continue de progresser, certains de nos traitements deviendront inefficaces, et des infections aujourd’hui banales redeviendront fatales. L’élevage intensif représente un réel problème de santé publique.
Quels résultats la campagne ECC a-t-elle déjà permis d’obtenir ?
APB : Je fais dans mon livre un tour d’Europe des progrès et campagnes pour mettre fin au système turbopoulet. Pour moi, l’exemple le plus marquant est aux Pays-Bas : l’ONG Wakker Dier a popularisé le terme plofkip (poulet explosif), devenu mot de l’année 2012, et en a fait le motto d’une importante campagne de pression publique sur les supermarchés. Avec succès : en quelques années, toutes les enseignes de la distribution ont retiré le turbopoulet de leurs rayons. L’Allemagne et les pays scandinaves progressent aussi sur le sujet. En Norvège, un tiers de la production utilise déjà des souches plus lentes, avec une mortalité réduite de 40 %, une chute de 80 % des ascites (insuffisance cardiaque) et des animaux plus actifs. En France, L214 a mené une campagne épique de quatre ans à destination du groupe LDC, principal producteur de poulet du pays, qui a fini par s’engager sur l’ECC à horizon 2028, rapidement suivi par son principal concurrent, Terrena. Si l’engagement de LDC se concrétise comme prévu, ce sont 400 millions de poulets chaque année qui verront des conditions de vie et de mort améliorées, avec beaucoup de souffrances épargnées.
Mais tu montres aussi que l’industrie tente d’esquiver.
APB : Oui, à travers des stratégies de procrastination sur la mise en œuvre de l’engagement, de promesse repoussée… On m’a alertée que certains supermarchés contournent leur engagement ECC en retirant leur logo des barquettes de poulet premier prix, pour éviter d’avoir à convertir ces volumes qui représentent pour eux des produits d’appel. Pour comprendre les obstacles au changement, nous avons aussi déplacé le centre de gravité de notre enquête vers Bruxelles, là où se jouent des jeux d’influence entre lobbys industriels et politiques. En Europe, le lobby du poulet AVEC a commandé une étude d’impact sur les coûts et conséquences de l’adoption de l’ECC. Résultat : un scénario apocalypse entre hausse de 25 % des émissions de gaz à effet de serre, baisse drastique de la compétitivité européenne, explosion des importations de viande… Mais en négligeant de prendre en compte les bénéfices sanitaires et éthiques de la transition. Les souches à croissance plus lente consomment moins d’antibiotiques, affichent des taux de mortalité et de défauts de qualité plus faibles. La ration des animaux, moins riche en protéines, dépend moins du soja importé. Et le rapport met en scène une bascule brutale, sans période de transition, à consommation constante, sans envisager de politiques publiques pour accompagner le changement et l’évolution de la demande. On retrouve la même stratégie que le lobby du tabac : semer le doute, impressionner les décideurs politiques, paralyser la décision réglementaire pour envoyer les propositions de réforme dans des voies de garage et gagner du temps.
Pourquoi la grande distribution est-elle un acteur aussi crucial ?
APB : La grande distribution a le pouvoir de façonner notre environnement alimentaire, qu’il s’agisse des prix, des produits disponibles en rayons, des publicités, des normes alimentaires… Il faut mesurer le pouvoir de ces acteurs de l’agroalimentaire. Lidl et Leclerc, par exemple, ne sont pas seulement aux avant-postes de la dépense publicitaire dans le secteur alimentaire, ce sont même les deux premiers annonceurs français tous secteurs économiques confondus, avec près de 500 millions d’euros d’investissement publicitaire annuel chacun. La grande distribution a dans ses mains le « pouvoir de l’offre ». Elle a aussi le pouvoir d’imposer des cahiers des charges à ses fournisseurs, aux producteurs. C’est un maillon clé de la filière, le goulot du sablier entre amont et aval, producteurs et consommateurs. Le secteur est par ailleurs très concentré : les parts de marché combinées des cinq plus grands distributeurs représentent plus de 80 % des ventes de produits alimentaires. Ce sont des entreprises connues du grand public, qui ont pignon sur rue. Pour toutes ces raisons, ce sont des cibles idéales pour les campagnes des associations, et des acteurs qui peuvent faire une différence majeure dans la trajectoire du système turbopoulet. C’est d’ailleurs ce qu’on a observé aux Pays-Bas.
Malgré tout ça, tu dis ressortir de ton enquête pleine d’espoir. Pourquoi ?
APB : La souffrance est, dans ce mode d’élevage, si concentrée et si massive, que chaque effort investi dans sa réduction produit un effet démultiplié. Un seul engagement d’entreprise peut changer la vie de millions d’individus. Selon les estimations de Lewis Bollard, responsable du pôle « animaux d’élevage » de la fondation Coefficient Giving, un seul dollar judicieusement investi dans des ONG et campagnes efficaces telles que l’ECC peut prévenir jusqu’à dix années de souffrance animale. Dans l’histoire des grandes causes, rares sont les moments où l’action individuelle et l’engagement collectif ont pu peser autant. Les Pays-Bas montrent qu’un marché peut basculer en dix ans. Les pays nordiques suivent la même trajectoire. On est à un moment charnière : le business du poulet n’a jamais été aussi lucratif, les poulets n’ont jamais été aussi mal en point, mais notre modèle alimentaire n’a jamais été aussi près de basculer.
Propos recueillis par Nicolas Bureau




