CR: Depuis quand les cachalots ont le melon?

Jean-Louis Hartenberger, Belin, 2016

Paléontologue renommé, spécialiste des mammifères, notre ami Jean-Louis Hartenberger nous conte ici, dans un style alerte et souvent plein d’humour – comme “Noé, ce commandant Cousteau avant l’heure de la biodiversité en péril”, p. 41, – mille et une anecdotes sur la vie cachée des mammifères.

Depuis quand les cachalots ont le melon?, Jean-Louis Hartenberger

Cette quarantaine de chroniques savoureuses est parue en 2014 et 2015 sur la plateforme online du magazine Pour la Science ou sur le blog du musée d’Espéraza. Il est particulièrement heureux que, pour notre plaisir, l’auteur ait pu les regrouper ici. « Il n’est pas une semaine où je ne découvre une anecdote, un signalement concernant un comportement étrange, un fossile nouveau qui enrichit ma connaissance des Mammifères et m’étonne », nous confie Hartenberger (p.  10). C’est cet étonnement amusé qu’il nous fait partager. Sans oublier en filigrane, quelques considérations morales sur les effets néfastes de la chasse : « Ce qui m’attriste le plus est que beaucoup de ceux qui sont nos frères et nos sœurs sont encore aujourd’hui poursuivis de la vindicte de milliers et de milliers de Nemrod » (p. 13). L’ensemble est divisé en cinq grandes rubriques  :

  1. « Quelques mammifères remarquables »,
  2. « Histoires de sexe »,
  3. « Comprendre les corps »,
  4. « La vie dans l’eau » 
  5. « Mammifères urbains ».

Des notes et une bibliographie complètent utilement le livre.

Que voyons-nous défiler dans ces courtes chroniques ?

Les narvals, qui sont très sensibles, « surtout les mâles » (p. 23) puisque la longue défense spiralée du mâle, qui est une canine hypertrophiée, « cache une véritable sonde chimique qui renseigne le Cétacé sur le taux de salinité et la température des eaux arctiques » (p. 23). Les marsouins fossiles, qui avaient développé un menton prononcé pour mieux piocher les proies dans la vase. De petits primates de Malaisie, les ptilocerques, capables d’ingurgiter chaque jour, dans le nectar fermenté des palmiers, des doses d’alcool qui rendraient tout homme ivre mort. L’étonnant ornithorynque, mammifère à venin (chez les mâles) et seul mammifère capable de repérer dans l’eau des champs électriques. L’écureuil des rochers de Californie, qui attaque le redoutable serpent à sonnette, pour en triompher généralement, car il est immunisé contre son venin, et qui parfois même mange le reptile.

On apprend qu’un ruminant fossile Jaggermeryx naida doit son nom au chanteur Mick Jagger « à cause de ses énormes lèvres » (p. 61) et que c’est pour des raisons d’économie énergétique que l’évolution a logé de nombreux testicules des mammifères « dans un scrotum qui ballotte entre leurs pattes » (p. 77) : « La bourse est la vie  », dit, avec humour (p. 77), l’auteur. Quant au saumon et à quatre espèces de marsupiaux, l’amour y est périlleux, car le mâle ne s’y reproduit qu’une seule fois et… en meurt ! Quant aux femelles orangs-outans, elles s’accouplent volontiers avec des mâles « joufflus » pour se reproduire, et avec d’autres mâles, moins joufflus, juste pour le plaisir. Dans les sociétés matriarcales d’hyènes, il est difficile de distinguer les mâles des femelles tant leurs organes génitaux sont semblables : les hyènes femelles « dès leur plus jeune âge […] portent la culotte » (p. 102).

La génétique nous apprend comment on est passé des rayons de nageoires des poissons aux doigts des mammifères. Plus loin, on découvre que les êtres humains sont majoritairement droitiers « depuis au moins deux millions d’années » (p. 118), que « 21 secondes chrono [est] le temps moyen consacré par un mammifère à vidanger sa vessie […] c’est une véritable loi universelle de la miction  » (p. 123), quelle que soit la taille ou le sexe de l’animal, et que les raies du zèbre « participent à la thermorégulation […] et varient d’épaisseur en fonction du climat plus ou moins chaud où il vit » (p. 128).

Qu’apprenons-nous encore ?

Les baleines ne connaissent pas le cancer et cela justifie l’étude approfondie de leur génome ; leurs relations sexuelles, dans l’eau, supposent des aménagements anatomiques particuliers. La bipédie, entamée par nos ancêtres primates est liée à des lombalgies, si fréquentes chez certains sujets humains, mais aussi chez nos cousins anthropoïdes. Chez les orques, « les femelles ménopausées […] sont des guides très appréciés par les jeunes générations, très attentives à leurs leçons de chasse » (p. 169), des « grands-mères tueuses » (p. 169), en quelque sorte. Le puma a réussi à s’implanter près de Hollywood. Malgré leur domestication, l’intelligence des chèvres est restée très vive. Les gerbilles de la route de la soie ont pu contribuer à la propagation de la peste au Moyen Âge au même titre que le rat. Quant au melon des cachalots du titre, qui contient le précieux « ambre blanc » ou « spermaceti », utilisé en parfumerie, il est le fruit d’une histoire paléontologique assez complexe, avec parfois des réductions surprenantes de son volume. Et les « suicides collectifs » inexpliqués dans cette espèce, de plusieurs dizaines d’animaux échoués ensemble sur les plages, proviennent peut-être, nous dit avec humour l’auteur, du fait que les sujets qui guidaient la troupe en avaient « gros sur le melon » ! (p. 157).

Un livre, on le voit, bourré d’anecdotes passionnantes et parfois drôles, et qu’on lit, d’un bout à l’autre, comme le meilleur des romans.

Georges Chapouthier

Article publié dans le numéro 91 de la revue Droit Animal, Éthique & Sciences.

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