Le pouvoir et la vie

Dans la Revue précédente, nous annoncions la parution d’un article de M. Edgard Pisani. Voici cet article, paru dans Le Matin du 19 mars 1981. Il l’avait écrit à l’occasion de la publication dans Le Monde de la veille d’un Appel aux candidats à l’élection présidentielle lancé par le Pr Alfred Kastler et le Comité de défense pour la vie créé par la LFDA pour l’élection présidentielle et rassemblant dix-sept personnalités éminentes (artistiques, littéraires, politiques, scientifiques). Cet appel présentait plusieurs propositions, sur une éducation civique de la nature, sur le droit de non-chasse, sur l’abandon de l’élevage concentrationnaire, etc. Trente-cinq ans plus tard, les réflexions de M. Pisani ont totalement conservé leur limpidité, leur profondeur, et hélas leur actualité.

Edgard Pisani

La massification des moyens d’information, l’effet prodigieux des « campagnes », qu’elles soient publicitaires ou électorales, nous détournent du vivant. De même les catastrophes dont on nous entretient un instant avec fracas pour nous les faire oublier aussitôt.

Le vivant est immense, omniprésent mais modeste. Ce qui frappe dans le coeur ce ne sont point ses palpitations, mais son infatigable rythme, oublié. Ce qui frappe dans la nature, c’est son inépuisable capacité à se renouveler. Éternellement, silencieusement. Comme aujourd’hui au printemps quand les rosiers bourgeonnent, où les châtaigniers s’émeuvent, où l’herbe imperceptiblement devient plus verte, plus présente. Ce qui frappe chez l’animal, c’est son irrésistible capacité à se reproduire au travers des temps, sans répit.

« La vie. Parce qu’elle vaut la peine d’être vécue ; mais parce que d’abord elle est vie, condition de tout, source de toute vie. »

Voici que pourtant l’homme qui peut, par manipulation, créer des espèces ou enrayer des maux mortels, peut détruire la vie d’une région, d’une espèce. La chimie, la mécanique, la physique, la pollution aidant, l’homme peut détruire la vie plus vite que la nature ne peut la refaire. Ainsi se dégradent, s’inversent les équilibres naturels.

Comment faire pour qu’à l’événement électoral présidentiel soit associée la vie qui ne crie point mais s’obstine à continuer. À l’heure des promesses et des programmes, comment faire pour que la vie ait autant de place que la liberté, l’égalité, l’indépendance ou l’emploi. Cela ne va pas sans le dire.

Il serait grave, il est grave, que le message sur la vie soit absent ou même simplement implicite. En ces temps où l’angoisse nous vient des menaces d’un holocauste ou de la montée des systèmes anonymes, clamer la vie n’est pas acte romantique ou gratuit, clamer la vie n’est pas acte inutile.

La vie. Parce qu’elle vaut la peine d’être vécue ; mais parce que d’abord elle est vie, condition de tout, source de toute vie.

Et le président en est responsable, lui que la Constitution fait gardien de l’intégrité du territoire.

Le territoire, qu’est-ce ? Littré nous dit : « Étendue de terre qui dépend d’un empire, d’une province, d’une ville, d’une juridiction… » Est-ce assez ? Non. Car à l’en croire le pouvoir qualifie le territoire ; mais vice-versa. Le territoire c’est plus, c’est l’espace vécu, possédé, fécondé, disputé, défendu, proclamé, authentifié par une tribu, une horde ou un peuple. Le territoire c’est une terre et des êtres qui se façonnent mutuellement au point de devenir consubstantiels, inséparables.

Et si la Constitution fait du président le défenseur de l’intégrité du territoire, elle lui confie tout en même temps terre et vie, indissolublement fécondées l’une par l’autre.

Tel est le sens du message solennel que quelques hommes ont lancé, telle est la question comminatoire que le Comité de défense de la vie lance à tous les candidats. Pour qu’ils y répondent. Pour qu’ils en tiennent compte surtout, quoi qu’il arrive.

Nous voici revenus à notre point de départ ; la vie est la fourmi de l’histoire. La politique n’en est peut-être que la cigale.

Edgard Pisani
(1918-2016)

Article publié dans le numéro 91 de la revue Droit Animal, Éthique & Sciences 

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