De « c’est quoi ? » à « c’est qui ? » lorsqu’on rencontre un animal

Face à un animal sauvage, l’usage est de le désigner par son espèce, selon une nomenclature souvent complexe. À l’inverse, s’intéresser à son individualité est une invitation à explorer d’autres relations avec les êtres qui nous entourent.

© S. Tumina

Pour désigner les animaux libres (sauvages), surtout en sciences naturelles et en vulgarisation, on utilise généralement le singulier. Par exemple « le bourdon terrestre » ou « Bombus terrestris » pour désigner son espèce dans un livre ou sous une photo. On peut aussi entendre « c’est du renard » lorsqu’on se balade avec des pro et qu’on voit une empreinte par exemple.

Pourtant, nous savons désormais qu’une grande partie des animaux non humains sont des individus, singuliers, qu’une généralisation à leur seul nom d’espèce invisibilise un peu, beaucoup parfois. De plus, ce n’est ni utile, ni obligatoire dans une démarche de sensibilisation ou de rencontre, en compagnie d’un public profane.

Alors voici comment et pourquoi passer des espèces aux individus lorsqu’on désigne des animaux non humains. En particulier pour des personnes qui ne se destinent pas à travailler dans un muséum d’histoire naturelle, par exemple.

C’est aussi une façon de moins entretenir les stéréotypes (essentialisation) et le spécisme1, pour des relations plus justes et égalitaires avec les autres animaux, en particulier ceux qui sont sentients2 ou semblent l’être.

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Images ?

Comme dans les imagiers pour enfants, désigner un objet de son nom est pratique, mais qu’en est-il des individus vivants. Ainsi, « une table » désigne un objet, et c’est utile pour savoir de quoi on parle. Mais « une guêpe », « un blaireau » ou « Canis lupus » désignent-ils un objet, une image immuable et figée ? Est-ce que je souhaiterais qu’en me voyant on dise « un homme moderne » (nom vulgaire d’Homo sapiens) ? Comme si je représentais tous les humain.es sur Terre, avec mon physique et ma personnalité, figés. Lorsqu’il s’agit d’animaux sentients, je trouve cela trop réducteur et essentialisant. D’ailleurs on m’appelle « François » pour justement me différencier des autres Homo sapiens, et apprécier qui je suis, réellement.

Comme pour nous, l’individualité des animaux vertébrés est validée scientifiquement. En tant qu’êtres sentients, ils ont chacun des émotions, négatives et positives, physiques et psychiques, qui leur sont propres. Ils ont aussi une agentivité, c’est-à-dire la capacité d’agir de façon subjective sur leur vie et leur environnement, à la première personne : « Je suis acteur de ma vie et je sais que mes actions produisent des effets. » Depuis quelques années seulement, on a également constaté que des invertébrés, comme les pieuvres ou les crustacés à dix pattes, seraient également sentients.

Et plus récemment encore, des insectes commencent à remplir tous les critères de la sentience, au fur et à mesure des (rares) études à ce sujet (voir le n° 116 de la revue). Avec leurs grandes capacités cognitives, des bourdons peuvent résoudre des problèmes, compter, être stressés ou apaisés, ou encore aimer jouer avec des balles.

Voilà pourquoi, lorsqu’on rencontre un animal non humain, dont un insecte a priori, on rencontre un individu avec son physique et sa personnalité uniques, avec sa vie intérieure subjective et ses propres émotions. Ce sont donc des personnes non humaines que l’on rencontre. Et à ce titre, ils peuvent entrer dans notre cercle de considération morale. Voilà pourquoi une désignation essentialiste, comme le nom de l’espèce, pour désigner ces non humains, n’est pas à la hauteur de nos connaissances et ne favorise pas une considération pleine et entière. Un renard, une corneille ou un bourdon est un individu unique, ils ne sont pas des clones au sein d’une espèce.

Pas aidé·es ?

Oui, nous ne sommes pas aidé.es dans cette démarche, car notre attachement aux espèces est très présent dans notre culture dite « naturaliste ». D’ailleurs, une personne « forte en oiseaux » ou « forte en insectes » est en général une personne capable d’identifier leur espèce. Or, l’espèce est un concept3, une convention de langage, un outil, alors que la réalité ce sont les individus. Eux existent. C’est un sujet complexe et peu intuitif car nous ne cessons de nommer les non humains en espèces, classées selon une nomenclature complexe, et surtout accessible aux seul.es érudit.es, et de piloter la biodiversité avec ce concept. Et encore aujourd’hui, il y a selon nous des espèces plus importantes que d’autres, pour des raisons souvent subjectives : elles sont dites « rares », « communes », « nuisibles », « exotiques », « protégées », « gibier », etc.

Pour ces raisons, en présence d’un.e spécialiste des animaux, la question « c’est quoi ? » vient instinctivement lorsqu’on rencontre un non humain. Et la réponse que l’on attend est le nom de son espèce. Mais lorsqu’on entend « une corneille noire » ou « une abeille charpentière », la curiosité se termine généralement là. Et surtout, que nous dit vraiment « corneille noire » de cet individu que l’on observe ? Où est sa singularité au milieu des milliers de corneilles qui nous entourent ?

Qui est-ce ?

Je préfère désormais inviter à se demander « c’est qui ? ». Qui est cette personne non humaine ? Est-elle timide ou non ? Quelles sont ses habitudes ? Vais-je la revoir ici souvent ? A-t-elle beaucoup d’interactions avec les autres animaux du coin ? Avec des humains ? Etc. C’est aussi une invitation à aller plus loin dans nos découvertes, à se poser et observer quiconque vivre sa vie sur une fleur ou dans son environnement.

On peut aussi ajouter qu’il est assez difficile d’identifier des non humains, sans être spécialiste. Ou bien de retenir leur nom d’espèce si on l’a appris, sans s’entraîner souvent. Les espèces sont nombreuses et quasiment impossibles à identifier pour les petits animaux, comme les insectes, hormis quelques rares et communes comme « coccinelle à sept points » ou « papillon machaon ».

Ainsi, l’avantage de se laisser aller dans ses rencontres, sans l’objectif « technique » d’obtenir un nom d’espèce, mais simplement dans une découverte ouverte, est beaucoup plus réjouissant et riche, je trouve. Qui es-tu, toi que je rencontre ? Laisse-moi t’observer et mieux connaître ta vie.

On peut, dans un deuxième ou troisième temps de découverte, ouvrir un livre ou une appli pour connaître le nom que la science lui donne en tant qu’espèce. Mais pas forcément dans un premier temps.

Non seulement il n’est pas très utile de connaître un nom d’espèce (et de l’oublier), mais en plus il sera plus marquant de le nommer nous-même. Les enfants adorent d’ailleurs découvrir « le rond poilu de la lavande », tu sais celui qui avait l’air en retard tellement il butinait rapidement ? On pourrait aussi le décrire comme « le bourdon de la lavande de la médiathèque » ou si l’on n’arrive pas à se défaire des espèces et qu’on a su l’identifier : « le bourdon terrestre de la lavande de la médiathèque ».

Ceci est une invitation à avoir chacun et chacune d’entre nous des relations plus authentiques avec tous les non humains libres que nous rencontrons. Sans la technicité des spécialistes qui rend parfois un peu froides nos relations avec les autres animaux, et entretient des hiérarchies entre les espèces.

D’ailleurs, lors de votre dernière soirée entre ami.es, avons-nous passé du temps avec du sapiens ou bien avec Karine, Léa, Christophe, Tancrède ou François ?

François Lasserre, insectologue, auteur et vulgarisateur scientifique.
Il est l’auteur de « Facettes fascinantes de belles bêtes« , Belin, 2024.

  1. Croyance arbitraire d’une hiérarchie entre les espèces, en particulier celle qui décrit notre supériorité et entretient nos oppressions sur les autres espèces. ↩︎
  2. Sentience : plus précis que “sensible” ou “conscient” pour décrire la capacité à ressentir, avoir des émotions et des expériences subjectives. Ce terme s’impose de plus en plus en éthologie, neurosciences, éthique ou philosophie morale. Du latin sentiens (qui ressent). ↩︎
  3. Il existe plus de 30 définitions du mot « espèce » et Darwin lui-même considère que le terme est arbitrairement appliqué pour plus de commodité. Ses contours sont flous et ne représentent pas la réalité : les individus. Vaste sujet, bien vulgarisé chez Raie futée, Guillaume Lecointre ou Meredith Root-Bernstein. ↩︎

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