Lecture : « Les animaux dans les yeux des poètes à l’orée du XXIe siècle »

Thierry Sajat, Paris, 2026, 122 pages, 15 euros.

À une époque où les questions relatives à la condition animale et à la biodiversité occupent une place croissante dans le débat public, la poésie peut sembler un détour inattendu. C’est pourtant le pari réussi de cette anthologie qui, en réunissant plusieurs dizaines de poètes contemporains autour du thème des animaux, nous montre que la littérature a encore beaucoup à nous dire sur notre relation au vivant.

L’idée n’est pas nouvelle chez le coordinateur de ce livre, Georges Chapouthier. Biologiste, philosophe et écrivain, il consacre depuis de nombreuses années une partie importante de ses travaux aux relations entre les êtres humains et les autres animaux. On retrouve dans cette anthologie la volonté de faire dialoguer les savoirs, sans opposer la science, la philosophie et la création artistique. La poésie n’est pas ici un simple ornement : elle offre une autre manière d’approcher les animaux, complémentaire des connaissances scientifiques, en éveillant tout à la fois la sensibilité et la réflexion.

Cet ouvrage représente aussi une belle occasion de découvrir la vitalité de la poésie contemporaine. Ce recueil est d’autant plus riche qu’il rassemble une grande diversité de styles, de formes et de sensibilités. Vers libres, poèmes en prose, textes courts ou haïkus se succèdent avec naturel. Les animaux familiers côtoient les espèces sauvages ; certains textes célèbrent leur beauté, d’autres leur fragilité ou leur disparition. On referme le livre avec le sentiment d’avoir rencontré une multitude d’animaux, mais aussi une grande diversité de regards humains.

J’aimerais évoquer, pour montrer cette diversité, quelques poèmes qui m’ont particulièrement touchée : dans Silence ! On souffre, Benjamin Dormy évoque les abattoirs avec retenue, sans tomber dans le pathos. Le vers « un animal ressent comme nous la douleur » résume une évidence que les connaissances scientifiques confirment depuis longtemps, mais qui trouve ici une force particulière parce qu’elle est exprimée par la poésie. Quelques mots suffisent à rappeler une réalité que l’on préfère souvent ne pas voir.

Autre texte marquant, Les perchoirs désertés, de Jean-Louis Hivernat, qui évoque la disparition progressive des oiseaux de nos jardins. Le poème exprime avec simplicité cette impression que beaucoup partagent : celle d’une nature et d’animaux moins présents qu’autrefois. Il fait ressentir ce que représente concrètement l’érosion de la biodiversité.

Avec J’ai tout l’amour vécu, Patrick Derouard célèbre le lien entre un homme et son chien. Le texte touche par sa simplicité. Il dit cet amour inconditionnel, ces regards échangés, cette reconnaissance mutuelle à travers l’évocation des promenades communes dans les chemins de campagne.

Je ne résiste pas non plus à citer les haïkous (terme volontairement francisé, précise l’auteur) de Georges Friedenkraft, pseudonyme de Georges Chapouthier. Ciselés comme des bijoux, ces petits poèmes sont délicats, drôles ou tristes, toujours justes. En quelques syllabes seulement, ils saisissent un mouvement, une présence fugitive ou la grâce discrète d’un instant animal.

Bien sûr, chaque lecteur retiendra d’autres textes. C’est l’un des plaisirs de cette anthologie : chacun peut y construire son propre parcours de lecture au gré de ses émotions et de ses rencontres. La présence, à la fin du volume, de poèmes écrits par des élèves de sixième apporte une note touchante. Par leur fraîcheur et leur sincérité, ces textes prolongent les voix des poètes confirmés et laissent entrevoir celle d’une génération qui grandit, j’espère, avec une sensibilité déjà éveillée à la condition animale et à la préservation du vivant.

En résumé, par sa conception et la qualité des textes réunis, Les animaux dans les yeux des poètes à l’orée du XXIe siècle est un ouvrage qui mérite d’être largement lu, tant par les amateurs de poésie que par les lecteurs sensibles aux questions animales. Ces poètes prolongent, par une voie qui leur est propre, les réflexions qui sont au cœur de la Fondation Droit Animal sur la place des animaux dans nos sociétés.

C’est sans doute l’une des belles réussites de cette anthologie : nous inviter à considérer les animaux avec plus d’attention, d’humilité et d’empathie.

Dalila Bovet, éthologue

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