Olivier Bouygues a comparu devant le tribunal correctionnel d’Orléans, pour la destruction organisée d’espèces protégées sur son domaine de Sologne. Le parquet a requis 5 ans de prison avec sursis, 750 000 euros d’amende, et 5 ans d’interdiction d’exercer une activité liée à la chasse. Au-delà du cas individuel, cette affaire interroge : la loi permet-elle de prévenir ces pratiques, ou seulement de les sanctionner une fois qu’un lanceur d’alerte s’en est mêlé ?

Rappel des faits
Olivier Bouygues est propriétaire d’un domaine de 750 hectares, dont plus de 600 sont consacrés à la chasse, situé dans le Loiret. L’affaire démarre le 25 mars 2025, quand l’Office français de la biodiversité (OFB) reçoit un signalement anonyme, photos à l’appui, décrivant des pratiques organisées et rémunérées de destruction d’espèces protégées. La perquisition met en lumière plusieurs infractions.
- Les enquêteurs ont constaté la présence d’un élevage de 500 sangliers sans autorisation préfectorale, dont environ 350 seraient abattus chaque année lors des chasses organisées sur le domaine.
- Ils découvrent un charnier de carcasses d’oiseaux protégés : faucon crécerelle, grande aigrette, busard, buse variable, grand cormoran. Lors de son audition, l’un des régisseurs du domaine a évalué à une centaine de buses, une trentaine de cormorans, 25 choucas et 15 hérons les oiseaux abattus depuis sa seule prise de fonction en 2023, auxquels s’ajoutent plusieurs chats sauvages.
- Le matériel saisi comprend des armes de chasse (certaines équipées de lunettes de vision thermique), une centaine de pièges à mâchoires, du poison, ainsi que des documents répertoriant les espèces « nuisibles » à éliminer et les destructions déjà réalisées.
Par ailleurs, des clôtures grillagées non conformes de plus de 2m20 de haut ont été observées. Depuis la loi du 2 février 2023 contre l’engrillagement, les clôtures en zones naturelles doivent être limitées à 1,20 mètre de hauteur et laisser un passage de 30 centimètres au sol pour la petite faune. Mais cette loi accorde un délai de mise en conformité jusqu’au 1er janvier 2027, soit près de quatre ans après son adoption, pour des clôtures dont certaines dépassent 2 mètres depuis les années 1970.
Six personnes sont poursuivies : Olivier Bouygues et cinq de ses employés. Tous répondent du délit d’atteinte illicite en bande organisée à la conservation d’espèces protégées, sur la période 2019-2025. Bouygues et ses deux régisseurs répondent en plus d’ouverture et d’exploitation non autorisée d’un élevage d’animaux non domestiques. Le parquet a requis 5 ans de prison avec sursis, 750 000 euros d’amende, et 5 ans d’interdiction d’exercer une activité liée à la chasse.
Le verdict est attendu le 23 octobre 2026.
La défense des prévenus
M. Bouygues nie tous les faits, prétend ne pas être au courant et être sous le choc (« Imaginez ma surprise ! » a-t-il lancé à la Présidente du tribunal). Cette version se heurte aux éléments du dossier : le paraphe “OB” a été retrouvée sur les « fiches nuisibles » saisies, les primes de destruction provenaient de ses propres fonds d’après plusieurs documents, des écoutes téléphoniques indiquent également le contraire.
Ses employés justifient les destructions par la protection du gibier d’élevage contre la prédation.
Lire aussi : le point de la LFDA sur la chasse
Où étaient les contrôles ?
Cette affaire n’a été révélée que par un signalement anonyme, après des années de pratiques que les investigations qualifient elles-mêmes de systématiques. Sur 750 hectares clos, aucun contrôle de routine n’a permis de repérer un élevage de 500 sangliers dépourvu d’autorisation, ni un charnier alimenté depuis des années. Il a fallu le témoignage d’un lanceur d’alerte pour que l’affaire fasse surface.
Le cadre juridique existe pourtant. L’ouverture d’un élevage de gibier sans autorisation est un délit, de même que la destruction d’espèces protégées. Mais en l’absence de contrôles réguliers et systématiques, l’applicabilité de la loi est fragile. Combien d’élevages similaires perdurent aujourd’hui en France et perdureront tant qu’un lanceur d’alerte ne les aura pas révélés ?
Quant aux réquisitions dans cette affaire, elles demandent une peine de prison avec sursis : même en cas de condamnation, Olivier Bouygues ne passera pas un jour en prison. Le droit pose des interdits clairs, mais il peine à les faire respecter en amont, et à les sanctionner sévèrement en aval.
La chasse sert-elle vraiment à protéger les cultures ?
Cette séquence met également à mal l’argumentaire de fédérations de chasse qui prétendent que la chasse des sangliers est vitale pour protéger les cultures, que les chasseurs seraient les « premiers écologistes de France » qui travailleraient « bénévolement à la sauvegarde de la biodiversité« . Comment l’élevage de centaines de sangliers peut-il être justifié ? Quels bienfaits pour la biodiversité ?
Cela nous rappelle l’intervention de Willy Schraen sur RMC en 2021, qui avait pour une fois le mérite de la sincérité – à défaut d’avoir celui de la décence :
« Tu penses qu’on est là pour réguler ? Mais t’as pas compris que, pour nous, c’est une passion ? T’as pas compris qu’on prend du plaisir dans l’acte de chasse ? Tu crois qu’on va devenir les petites mains de la régulation ? Mon métier, ce n’est pas d’être chasseur. J’en ai rien à foutre de réguler… »
Willy Schraen, Président de la Fédération nationale des chasseurs.
Les demandes de la LFDA
Cette affaire est problématique à de nombreux égards. La destruction d’espèces protégées, qui est au cœur du procès, n’en est qu’un des volets. Elle révèle l’opacité de certaines pratiques de chasses, l’incapacité du système de contrôle actuel à se montrer effectif, et la profonde incohérence entre les arguments employés pour légitimer la chasse et la réalité.
Nous demandons par conséquent :
→ L’interdiction définitive des élevages de gibier et assortir l’interdiction de peines sévères dissuasives.
→ De doter l’OFB de plus de moyens de contrôle proactifs, notamment sur les grandes propriétés closes, plutôt que de faire reposer la détection des infractions sur les seuls signalements de lanceurs d’alerte.
→ L’interdiction les systèmes de primes à la destruction d’animaux, qui institutionnalisent une logique de rétribution de la mise à mort.
Ces demandes s’ajoutant à nos autres demandes historiques comme l’interdiction de la chasse de loisir.




