
Les progrès répétés de l’éthologie nous éloignent de plus en plus d’un modèle postcartésien de l’animal-machine, simplement mu par des besoins élémentaires comme : se nourrir, se protéger ou se reproduire. Éthologue, professeur émérite à l’université Paris-Nanterre, Michel Kreutzer nous entraîne ici dans la découverte des comportements où certains animaux se comportent comme nous, êtres humains, dans des fonctions particulièrement élaborées.
Le rire d’abord, qui est loin d’être le propre de l’homme, puisque les singes rient comme nous, mais aussi parce que le chercheur Jaak Panksepp a démontré l’existence de rire chez les rats. « Si leurs rires ne nous sont pas perceptibles, c’est que, contrairement aux singes, ces rongeurs émettent des vocalisations ultrasoniques » (p. 35) que ne perçoit pas l’oreille humaine. Au-delà du rire, le jeu et le plaisir de jouer sont des traits communs à beaucoup d’animaux, ce qui ne surprendra pas les possesseurs de chats ou de chiens. La curiosité se retrouve aussi dans beaucoup d’espèces animales, chez qui elle ne se limite pas « à des fonctions adaptatives » (p. 49), mais « est un désir intrinsèque de connaissance » (p. 49).
Mieux encore, les animaux présentent des préférences esthétiques. Comme l’avait déjà pressenti Darwin, « les femelles possèdent un goût pour le beau et choisissent leur partenaire en conséquence » (p. 64). « Les animaux partagent avec les humains un goût pour le beau » (p. 71). On trouve, chez les animaux, un « désir de paraître » (p. 64). Ce qui peut parfois se manifester dans de superbes parades nuptiales « où des mâles dansent et vocalisent, faisant vibrer leurs longues plumes colorées pour attirer des femelles » (p. 75). Diverses théories, que nous ne développerons pas ici, visent à expliquer l’intérêt évolutif de ces comportements. Dans les chants d’oiseaux, les signes de virtuosité plaisent au partenaire. Ainsi, chez les canaris, des séquences de chant difficiles à produire, nommées « sexy phrases » (p. 91), attirent particulièrement les femelles. Finalement le désir, à l’origine besoin vital, s’est émancipé « depuis longtemps de cette seule finalité » (p. 99) pour devenir un agrément de l’existence.
Il existe aussi des plaisirs alimentaires qui produisent « la libération des opiacés endogènes des circuits nerveux de récompense » (p. 105), des plaisirs sexuels : « la reproduction sexuée des animaux s’accompagne de plaisir » (p. 108). On a pu mettre en évidence « la jouissance lors des copulations chez le rat » (p. 109), bref, dans beaucoup d’espèces, « l’érotisme s’émancipe de la sexualité reproductrice » (p. 110)… comme c’est le cas dans l’espèce humaine. Et que penser des fameux bonobos, ces chimpanzés qui règlent tous leurs conflits sociaux par le sexe ? « Les bonobos ont sans doute porté à un niveau unique dans le règne animal l’usage du désir et de sa satisfaction pour maintenir la stabilité de la vie en groupe » (p. 115).
Enfin, comme dans l’espèce humaine, l’abus dans la poursuite du désir peut conduire certains animaux à la toxicomanie, à la consommation de « plantes contenant des substances psychoactives : hallucinogènes, stimulantes ou sédatives » (p. 133). Et, comme chez l’être humain, l’empêchement de pouvoir réaliser ses désirs, ou l’ambivalence entre deux désirs, peut conduire à des comportements déviants ou anormaux, voire à des inhibitions de l’action.
« Nous devons donc placer le désir au palmarès des attributs mentaux incontournables pour comprendre l’entendement des animaux » (p. 164). Il existe, bien sûr, de nombreuses catégories d’animaux, et parmi celles-ci, des espèces particulièrement développées sur le plan de l’intelligence. Ce sont majoritairement ces espèces que nous présente Michel Kreutzer pour nous montrer, si besoin en était, combien elles sont proches de nous et combien elles sont loin de la vieille idée postcartésienne selon laquelle leur comportement est proche de celui d’une machine.
L’insistance, dans ces espèces, sur les aptitudes au désir constitue clairement un trait fondamental pour leur donner une place particulière. Faut-il étendre cette place au domaine juridique ? Sans pour autant renoncer aux prérogatives aux autres êtres vivants, faut-il, sur le plan juridique, « reconnaître un statut et des droits particuliers aux êtres désirants » (p. 181), de la même manière qu’on tend à le faire de nos jours pour les êtres dotés d’une sensibilité douloureuse consciente, dits « êtres sentients » ?
Si, comme le remarque lui-même Kreutzer, « il sera indispensable de tenir compte de la subjectivité des individus » (p. 183), on pourrait être amenés à conclure que les êtres désirants sont les mêmes que les êtres sentients, ou encore, que l’activité psychologique désirante pourrait être un nouveau critère pour la qualification de ces êtres particuliers que sont les êtres sentients, qui méritent, de la part des humains une considération originale. Le désir animal deviendrait ainsi une facette supplémentaire de la sentience animale, sur laquelle, depuis Bentham, s’est édifié le classement des animaux les plus développés sur le plan cognitif. Ce n’est pas exactement la conclusion formulée par l’auteur, mais ce pourrait être une manière de relier ses thèses aux expressions modernes de la sentience.
Georges Chapouthier, neurobiologiste et philosophe




