Cohabitation homme-loup en Europe : quatre scénarios proposés par les scientifiques

La recolonisation de l’Europe par les loups provoque des conflits lorsqu’ils pénètrent les zones à dominance humaine. En particulier, la prédation lupine sur les troupeaux provoque régulièrement la colère des éleveurs. Toutefois, les loups sont protégés par la Convention de Berne et la Directive Habitats, sauf cas très spécifiques (1).

Plusieurs universitaires européens et sud-africains ont analysé les résultats d’études scientifiques portant sur la cohabitation entre les humains et les loups. Quatre scénarios permettant une coexistence sont exposés.

Scénario 1 : gestion par le contrôle des populations de loups

C’est le scénario du « prélèvement » de loups : il s’agit de tuer les loups problématiques, ceux qui s’approchent des troupeaux ou des territoires occupés par les humains. La première conséquence est une dégradation du rôle fonctionnel que jouent les loups dans les écosystèmes. Entre autres, le bouleversement de la stabilité sociale, en réduisant la taille des groupes et en éliminant potentiellement les individus les plus expérimentés, peut avoir des conséquences en chaîne, notamment la sélection par le groupe de loups de proies plus faciles à attraper, comme les animaux d’élevage. Cette méthode de gestion des loups est souvent inefficace, voire même contreproductive (1) ! De plus, en dégradant la stabilité du groupe social, les tirs de loups favorisent la dispersion de jeunes loups, ceux-là même qui sont le plus à risque de se rapprocher des zones peuplées par les humains. On se mord la queue.

En les éliminant, on diminue également les effets bénéfiques du loup sur la gestion – naturelle cette fois – des populations surabondantes d’ongulés (chevreuils, sangliers…), et également sur l’élimination de proies porteuses de pathogènes. Par ailleurs, en isolant certaines populations de loups, on peut aussi observer une réduction de la diversité génétique, essentielle pour une bonne adaptation de l’espèce à son milieu, et de plus grands risques d’hybridation avec les chiens.

Scénario 2 : pas d’interférence : gestion par la protection, la prévention et la compensation des dommages

Ce scénario permettrait de maximiser le rôle écologique du loup, mais favoriserait les conflits humains-loups, surtout dans nos régions où le loup avait disparu pendant très longtemps et où les usages et traditions favorables à une coexistence ont été oubliés. On le voit en Pologne : alors que le pays héberge une très large population de loup (autour de 1500 individus), il existe peu de conflits avec les humains, et ce pour deux raisons principales : d’une part, les régions où il y a le moins de prédations sur les troupeaux sont les régions où les ongulés sauvages sont les plus abondants, et d’autre part, le loup n’a jamais disparu de Pologne et les habitants sont habitués à leur présence et savent comment protéger leurs troupeaux.

Des études montrent que les méthodes non létales de gestion du loup peuvent être plus efficaces que les méthodes létales. On retrouve parmi elles l’utilisation de chiens de garde, de Fladry (fil tendu sur lequel sont accrochés des morceaux de plastique ou des drapeaux colorés sensés effrayer les animaux) et d’enclos pour la nuit (3). Ces méthodes doivent être combinées avec des systèmes de compensation, dédommageant de préférence les coûts de mise en place de ces méthodes, plutôt que les pertes d’animaux.

Scénario 3 : clôturer : gestion visant à séparer les loups et les humains

Clôturer la nature pour empêcher le contact entre les loups et les humains est sujet à controverses. Malgré certains bénéfices évidents (disparition des conflits), la création de barrières artificielles a un effet négatif sur les comportements naturels et sur la dynamique de population des grands carnivores, mais également sur ceux de beaucoup d’autres espèces. Si l’on clôture autour des loups (« fencing-in »), on fragmente et on isole les populations, ce qui porte atteinte au maintien d’une bonne diversité génétique. Il faut dans ce cas compenser par une gestion active des populations, un peu à la manière des programmes d’échanges entre zoos. Cela affecte également la dynamique prédateur-proie : dans un parc fermé, les prédateurs tirent profit des clôtures car cela facilite la capture des proies. Si les grands parcs africains peuvent se le permettre avec les lions, par exemple, c’est que leur surface est gigantesque (parc Krueger : 20 000 km², parc Kgalagadi, 36 000 km² – soit un peu plus que la superficie de la Bretagne). Cela ne fonctionnerait pas avec nos petites réserves européennes fragmentées.

Il existe à l’inverse la possibilité de s’enfermer soi-même derrière les clôtures pour laisser les prédateurs à l’extérieur (« fencing-out »). C’est le cas du parc New Forest en Grande Bretagne, ou au Yellowstone aux États-Unis. Les humains vivent alors dans des enclaves, sans conflits avec les populations animales sauvages. Ce scénario est mieux compatible avec le cas européen. Des clôtures électrifiées sont ainsi utilisées en ce sens en Suède et en Allemagne.

Scénario 4 : délimitations souples : réduire les conflits en gérant le comportement des humains et des loups

Il s’agit de séparer « comportementalement » les humains et les loups : réinstaurer une peur des humains chez les loups, éviter tout contact avec les loups pour les humains. Dans le premier cas, des stratégies de répulsion ou de dissuasion ou un conditionnement aversif (à l’aide de procédés chimiques, physiques, acoustiques…) peuvent être mis en œuvre. On peut traiter des appâts avec des composés émétiques (qui donnent la nausée), ou comme en Australie, équiper les dingos envahissants de colliers à chocs électriques… La restauration de populations de proies sauvages peut aussi permettre d’éloigner les loups des troupeaux. Cela dit, un contre-effet pourrait être que les proies, repérant les zones avec moins de prédateurs autour des zones dominées par les humains, s’y réfugient (effet « bouclier humain »). On se mord à nouveau la queue.

Les auteurs de l’article reconnaissent d’ailleurs qu’il faut plus d’études sur la gestion non létale des grands prédateurs. Ils soulignent également qu’un grand nombre de prédations du loup sur les troupeaux reflète l’incapacité des humains à ajuster leurs pratiques d’élevage aux grands prédateurs. L’éducation des humains en général est importante, et il faut à tout prix éviter le contact avec les loups afin qu’ils ne s’habituent pas à nous et qu’ils ne perdent pas la crainte qu’ils devraient avoir envers nous (pour que ce scénario fonctionne en tout cas).

Conclusion

Tous ces scénarios ont des forces et des faiblesses. Les auteurs soutiennent particulièrement le scénario 4, tout en reconnaissant que sa mise en place nécessiterait plus d’études pour comprendre les mécanismes d’habituation des loups à l’humain et aux dispositifs créés pour l’éloigner. Le premier scénario est incompatible avec la Convention de Berne et la Directive Habitats. Le deuxième respecte parfaitement ces textes mais nécessiterait d’accepter que la prédation sur les troupeaux sera une fatalité, à moins de mettre en place les mesures de protection pertinentes et efficaces : chiens de troupeaux, bergers… (2) Le troisième scénario serait couteux et perturberait les dynamiques de populations et les écosystèmes en les morcelant. Quoi qu’il en soit, cet article nous montre bien, encore une fois s’il en était besoin, que le simple tir de loups n’est pas la solution, et qu’apprendre à vivre avec les grands prédateurs va encore nécessiter du travail. Et de la bonne volonté.

Sophie Hild, éthologiste

  1. Pour plus de détails, voir les articles de S. Hild « Loup : on tire d’abord, on réfléchira (peut-être) ensuite », revue Droit Animal, Éthique & Sciences n° 84 et J.-C. Nouët « Il ne faut pas tuer les prédateurs ! » n° 91.
  2. Voir les articles suivants d’E. Picot sur le sujet.

Article publié dans le numéro 102 de la revue Droit Animal, Éthique & Sciences


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