Sauvegarde du pangolin: à quelque chose la crise est-elle bonne?

Nous vous expliquions dans notre dernier numéro que le pangolin est suspecté de jouer le rôle d’hôte intermédiaire dans la transmission à l’humain du coronavirus SARS-CoV-2 à partir d’un réservoir que seraient les chauves-souris, possiblement via la recombinaison de deux virus.

© Shukran888

Un braconnage effréné

Cet animal nocturne, à l’allure de fourmilier à écailles (c’est le seul mammifère à en posséder), est très prisé en Asie : sa chair et ses écailles auraient des vertus incroyables selon la médecine traditionnelle chinoise, y compris pour guérir certains cancers. Il ne faudrait pas s’étonner que des « remèdes » contre le coronavirus soient développés à partir d’écailles de pangolins. Ils le sont déjà à partir de bile d’ours

Le pangolin fait donc l’objet d’un trafic intense dans les régions d’Afrique et d’Asie du Sud-Est où il est endémique, d’autant plus que le cours de l’ivoire est en baisse et que les réseaux mafieux doivent bien continuer à faire bouillir la marmite… C’est devenu le mammifère le plus braconné au monde. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), un million de pangolins auraient été braconnés depuis dix ans, soit l’équivalent d’un toutes les cinq minutes. L’UICN a d’ailleurs classé trois des quatre espèces asiatiques en danger critique d’extinction sur sa liste rouge.

Côté échanges commerciaux, en 2000, les quatre espèces asiatiques ont été inscrites à l’annexe I du classement de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Autrement dit : interdiction d’exportation. Cela n’a pas suffi à mettre fin au trafic, qui a continué en particulier en Indonésie, en Malaisie et en Thaïlande puis s’est déplacé vers l’Afrique Centrale et de l’Ouest autour de 2013, empruntant notamment les routes bien implantées du trafic d’ivoire. Fin 2016, les autorités douanières de Shanghai découvraient un stock de 3,1 tonnes d’écailles de pangolin (soit l’équivalent de 7 500 animaux) en provenance du Nigéria, pour une valeur estimée à plus de 2 millions d’euros. En 2017, après que le continent africain soit devenu le théâtre d’un braconnage toujours plus avide, les quatre espèces africaines étaient inscrites à leur tour à l’annexe I du classement de la CITES.

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Non pas que ce classement suffise en soi à protéger l’espèce : le braconnage, déjà bien installé avant l’interdiction d’exportation, perdure ; des tonnes d’écailles continuent à être saisies, et les quantités prises ont augmenté de manière exponentielle depuis 2014-2015. L’ONG Wildlife Justice Commission signale dans un rapport la saisie de 206 tonnes d’écailles sur la période 2016-2019, soit l’équivalent de 57 000 pangolins géants d’Afrique (la plus grande des espèces de pangolins) ou 570 000 pangolins des forêts… Il faudrait, pour endiguer le trafic, aligner une force suffisante pour affronter les trafiquants et pour combattre le crime organisé. Le trafic illégal d’espèces sauvages pèserait entre 8 et 20 milliards d’euro par an (le commerce légal représente une centaine de milliards d’euros par an). Et il faudrait surtout des sanctions vraiment dissuasives et réellement appliquées, comme le reconnait l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime. Jusqu’à la crise de la Covid-19, les trafiquants de pangolins se sentaient moins traqués et menacés que les trafiquants d’ivoire – le feu médiatique donnant plus d’intérêt aux éléphants et aux rhinocéros. Le passage d’un trafic à l’autre s’est alors réalisé naturellement.

L’accélération d’une prise de conscience

Mais revenons à nos virus. L’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) reconnaît le lien entre l’émergence de zoonoses et le commerce d’espèces sauvages, mal réglementé : « [il] menace la santé animale, appauvrit la biodiversité et peut causer des problèmes de santé publique sérieux. » Le réseau de surveillance TRAFFIC précise par ailleurs que ces risques concernent le commerce de faune sauvage légal et illégal ; le commerce illégal présente un peu plus de risques, n’étant pas tenu aux (peu nombreuses) normes de sécurité sanitaire de la CITES (quarantaine, etc.).

Mettre un terme au trafic d’espèces protégées, nous le voyons, n’est pas une affaire simple. Il faut prendre en compte des composantes financières et culturelles fortes : outre le crime organisé fournissant sous le manteau les adeptes de médecines ou de cuisines traditionnelles – voire mystiques –, des populations locales peuvent être très dépendantes de ces commerces.

À noter que si l’Afrique et l’Asie sont en ligne de mire aujourd’hui, les Européens devraient bien se garder d’arrogance en leur faisant la leçon : le braconnage et l’extermination d’espèces sont aussi des pratiques communes en Europe… En 2016, l’Union européenne a lancé un plan d’action contre le trafic d’espèces sauvages dont une évaluation aura lieu fin 2020. En 2018, une première évaluation à mi-chemin rendait un avis peu optimiste sur l’efficacité du plan. Néanmoins, on peut se réjouir d’une évolution positive de la perception par les citoyens de la protection des espèces sauvages, comme le montrent les récents sondages sur les NAC et le loup (voir le sondage 2020). Nous continuons d’ailleurs, avec toute la persévérance nécessaire, à sensibiliser le public et les décideurs sur le lien entre le commerce légal des NAC et les trafics illégaux dont font l’objet de nombreux oiseaux et reptiles en particulier. Le commerce légal de NAC n’est pas anodin et il faut que le public comprenne les ramifications de ces achats qui paraissent de prime abord innocents – puisqu’autorisés, mais qui sont intrinsèquement liés aux menaces sanitaires et écologiques auxquelles nous sommes exposés aujourd’hui.

QUELQUES RÉPONSES BIENVENUES

En Chine, bien que le braconnage de pangolins et le commerce de l’animal pour s’en nourrir soient interdits, l’industrie pharmaceutique chinoise peut se prévaloir de licences pour produire les médicaments de la médecine traditionnelle à base d’écailles. Or, il est facile de mélanger des écailles obtenues de façon légale à des écailles issues du trafic illégal, ce qui permet le blanchiment d’argent sale et nourrit le trafic illégal. Pour lutter contre ce phénomène, les autorités chinoises ont pris la décision en août 2019 (entrée en vigueur au 1er janvier 2020) de suspendre le remboursement de ces médicaments à base d’écailles de pangolins. Le 24 février 2020, en réponse à la crise du coronavirus, la Chine a interdit de façon permanente le commerce et la consommation d’animaux de la faune sauvage. L’utilisation de ces animaux reste néanmoins autorisée aux fins de recherche scientifique, d’utilisation médicale (dont la médecine traditionnelle, grande consommatrice de pangolins…) ou encore « d’exposition » (exhibition publique, comme les spectacles). De plus, les espèces concernées par l’interdiction seraient celles spécialement protégées par l’État, soit « les espèces terrestres et aquatiques rares ou proches de l’extinction qui ont une valeur écologique, scientifique et sociale importante » selon l’article 2 de la loi chinoise du 8 novembre 1988 sur la protection de la faune sauvage. Le 9 juin 2020, le China’s Health Times reportait que le pangolin avait été retiré de la pharmacopée chinoise et que l’espèce était passée au niveau 1 (maximum) de la protection en Chine. S’il faut prendre ces nouvelles avec des pincettes (l’ONG Environmental Investigation Agency reportait que le pangolin était toujours listé comme un ingrédient essentiel dans certains brevets de médicaments), une chute significative du trafic de pangolins semble être en cours. Le 16 mars 2020, l’AFP communiquait sur la chute des ventes de pangolins au Gabon.
© David Brossard

Malgré les barrières, les choses évoluent positivement, même si lentement – et peut-être trop tard. Par ailleurs, il faut garder en tête que tous les Chinois ne soutiennent pas la consommation ou l’utilisation en médecine d’espèces sauvages comme le pangolin. La sensibilisation à la conservation de la faune est particulièrement efficace sur les jeunes par exemple. En outre, la loi sur la protection de la faune sauvage en Chine fait l’objet de révisions régulières et une nouvelle révision est prévue en 2020. Elle devrait prendre en compte le contexte sanitaire actuel et aller dans le sens d’une lutte contre la consommation irresponsable d’animaux de tous genres. Si à quelque chose malheur est bon, peut-être cette crise pourrait-elle permettre de sauver les pangolins ?

Sophie Hild

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