Les objets connectés comme facteurs de bien-être animal ?

Selon leur utilisation, les objets connectés pour les animaux peuvent permettre une amélioration de leur santé et bien-être ou mener à leur maltraitance. Le comité d’éthique du Conseil national des Ordres des vétérinaires a émis un avis sur ces objets, en alertant notamment sur la nécessité de règlementer les dispositifs vétérinaires.

Objet connecté

Dans la précédente revue trimestrielle, nous avions présenté le comité d’éthique Animal, Environnement, Santé créé en décembre 2018 par le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires et présidé par Louis Schweitzer. Nous avions évoqué les premiers avis rendus en septembre 2020 et avions consacré notre propos à celui sur l’euthanasie animale. Mais le comité avait également donné en septembre son avis sur les objets connectés. De quoi s’agit-il ? Quels sont les problèmes de nature éthique liés à l’usage chez les animaux de ces objets ? Ces dispositifs actuels et futurs constituent-ils des facteurs de bien-être animal en puissance ?

Un marché en expansion

Le développement de ces objets a suivi de près l’invasion du marché par les smartphones et les tablettes. Ces objets constituent pour le maître de l’animal de compagnie ou pour l’éleveur d’animaux de rente un moyen pratique de garder constamment et facilement un lien avec l’animal ou les animaux. Le marché de l’objet connecté à l’animal est d’autant plus en expansion qu’il n’est nullement encadré ni réglementé. Le consommateur propriétaire d’animaux est soumis à de nombreuses pressions publicitaires. Ces objets se répandent. Ils sont variés. Pour les animaux de compagnie, il s’agit de ce qu’on appelle le Pet Tech : caméras, systèmes GPS, colliers, distributeurs de nourriture, fontaines à eau, jouets, litières connectées, chatières… Dans les exploitations agricoles, il y a bien longtemps que les distributeurs automatiques de concentrés reliés à un ordinateur central existent en élevage bovin ou que les caméras permettent de surveiller à distance les vêlages dans les stabulations libres, autorisant l’éleveur à n’intervenir qu’à bon escient, notamment la nuit. N’oublions pas non plus les facilités offertes à la recherche éthologique et écologique grâce aux balises posées sur des animaux sauvages afin de mieux observer et comprendre la vie de ces populations.

Les principales utilisations

On peut, comme l’a fait le comité d’éthique, recenser quatre usages principaux pour le moment.

  • La surveillance à distance, d’autant plus efficace qu’elle permet une observation de l’animal non perturbé par la présence humaine immédiate, est dans certains cas fort utile et de toute manière d’ores et déjà très utilisée. Nous venons d’en donner des exemples. Cet usage est de nature aussi à fournir des renseignements utiles au vétérinaire pour le diagnostic d’affections ou pour le suivi des cas dès lors que les informations ainsi recueillies lui sont transmises par le propriétaire de l’animal.
  • La localisation et le traçage sont effectués grâce à des traqueurs connectés (des puces). Cela peut être utilisé dans certains élevages extensifs de grande taille pour suivre les animaux qui évoluent sur des parcours ou dans de grands espaces non clos. Ces dispositifs peuvent alors constituer une aide à la lutte contre la prédation. Mais c’est sans doute l’utilisation pour les animaux de compagnie (notamment à partir de colliers porteurs de balises) qui est la plus connue et qui tend à se développer. C’est une solution possible pour le maître d’un chien fugueur.
  • La gestion des services a d’abord surtout concerné l’alimentation et cela en France dès les années 1980 en élevage bovin laitier rationnel pour la distribution des concentrés individuellement adaptée aux besoins propres de chaque animal. Une telle utilisation se développe aujourd’hui pour les animaux de compagnie ; elle est susceptible de contribuer à libérer le maître de l’animal de certaines contraintes parfois pesantes (gestion de courtes absences par exemple).
  • La mesure de paramètres physiologiques est une utilisation qui peut être d’un très grand intérêt pour le maître de l’animal ou l’éleveur, plus encore pour son vétérinaire qui trouvera ici des signaux complémentaires de ceux classiquement utilisés (signes cliniques et symptômes) pour la détermination d’un diagnostic ou le suivi régulier d’un animal ou d’un troupeau. Quelques exemples rappelés par le comité d’éthique dans son avis : la litière connectée permettant la détection de biomarqueurs de maladie (diabète sucré par exemple), le bolus dans le rumen d’une vache permettant un suivi de la température corporelle, le détecteur de mouvements de la queue pouvant annoncer un part imminent… L’utilisation des objets connectés est de nature à faire progresser la précision et l’efficacité de la médecine vétérinaire, au bénéfice de la santé animale et donc du bien-être animal. Elle constitue un apport positif évident pour la télémédecine vétérinaire.

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Les enjeux examinés par le comité d’éthique

L’évaluation de l’utilité et aussi de l’efficacité de ces dispositifs est un premier enjeu éthique. En effet, il s’agit d’abord de déterminer scientifiquement leur réelle utilité autrement que par la mise en vente sur la base d’idées préconçues et au moyen d’une publicité dont l’agressivité pourrait être inversement proportionnelle à l’utilité réelle du dispositif. Ensuite, l’efficacité devrait être testée. Un défaut de spécificité ou une trop grande sensibilité peuvent conduire à des erreurs d’interprétation et donc de réaction, avec à terme une perte de confiance (voir encadré).

Il convient de s’interroger aussi aujourd’hui, comme l’a fait le comité d’éthique, sur l’impact environnemental de ces objets. Il ne faudrait pas se retrouver, en laissant ces objets se développer de façon anarchique, face à une pollution environnementale comme nous en connaissons par exemple avec les matières plastiques.

Les effets sur la qualité de la relation homme-animal de l’utilisation large de ces objets doit être considérée, y compris sous l’angle de l’éthique. Leur utilisation, comme celle du reste de tous les écrans, tablettes et smartphones, est de nature à agir sur la santé psychique des humains mais aussi, et peut-être tout autant ou plus, sur la santé psychique des animaux de compagnie. Du reste le risque existe aussi en élevage car une utilisation mal contrôlée de ces matériels peut conduire à un éloignement entre l’humain et ses animaux domestiques, dont on connaît aujourd’hui parfaitement les effets négatifs au plan émotionnel, de part et d’autre. 

Les conditions de collecte, de conservation et surtout d’exploitation des données recueillies est un enjeu de pouvoir important. Cela vaut surtout en élevage. Il est tout à fait anormal que l’éleveur, aliéné par des contrats établis avec ses fournisseurs de matériels, se trouve trop souvent dans l’impossibilité de communiquer à son vétérinaire les renseignements issus des objets connectés placés sur ses  animaux ou dans leur environnement qui fourniraient au vétérinaire des renseignements si utiles sur leur santé ; le vétérinaire et donc l’éleveur se trouvent ainsi privés de façon inadmissible d’informations utiles à la santé et au bien-être des animaux d’élevage. Cette question éthique est majeure.

On comprend aisément de tout ce qui précède que l’absence ou en tout cas l’insuffisance d’encadrement législatif et réglementaire de ces objets connectés pose réellement problème. C’est toute la question en médecine vétérinaire de l’absence d’encadrement des dispositifs vétérinaires, qui va au-delà de la seule question des objets connectés. On peut parler de jungle. Au final, cette situation ultralibérale et anarchique, sans doute profitable au marché, est assurément préjudiciable à la santé animale et tout autant à la santé publique que la pandémie actuelle devrait apprendre à considérer par l’approche d’une seule santé : animale, humaine, environnementale. Il va falloir au plus tôt réglementer.

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Recommandations du comité d’éthique

Le comité s’est surtout intéressé aux applications de ces objets connectés en santé animale et, sur ce registre, il a formulé des recommandations pour les vétérinaires mais aussi vis-à-vis de l’Ordre des vétérinaires et aussi des autorités publiques.

Nous retiendrons ici, à l’attention des vétérinaires, la nécessité de renforcer l’information des détenteurs d’animaux sur le manque de retours d’expérience ou l’absence de preuve scientifique dans certains cas. À l’attention de l’Ordre des vétérinaires, a été souligné le besoin de guides de bonnes pratiques d’utilisation de ces outils ; le besoin de travaux sur l’impact de la relation entre humains et animaux ; le besoin de réflexions et débats sur la collecte et l’exploitation des données recueillies ; a également été pointée la responsabilité assumée par le vétérinaire qui propose l’utilisation de tels dispositifs en l’absence de normalisation et d’encadrement réglementaire ; enfin l’importance dans ce cas du recueil d’un consentement parfaitement éclairé.

Mais le comité alerte surtout les autorités publiques sur la nécessité d’élaborer une réglementation pour les dispositifs vétérinaires qui soit le pendant de la réglementation sur les dispositifs médicaux. Il les alerte sur la nécessité d’inciter les organismes de normalisation à élaborer des normes techniques harmonisées sur la sécurité, la fiabilité et la durabilité de ces dispositifs ; il alerte sur la nécessaire mise en œuvre d’un système de matériovigilance ; sur la nécessité d’aboutir à la création d’un système national des données vétérinaires permettant une centralisation des données à des fins de recherche en santé animale notamment.

Objets connectés et bien-être animal

Tout ce qui contribue à l’amélioration de la santé contribue pour partie à l’amélioration du bien-être. Cela vaut pour les animaux comme pour les humains.

Il faut simplement observer, s’agissant des animaux de rente, que jusqu’à maintenant et notamment au cours des quarante dernières années, l’objectif d’utilisation de ces dispositifs a été un objectif zootechnique de productivité et guère un objectif de bien-être animal. On parle de plus en plus d’élevage de précision, le concept devient à la mode. Or il est incontestable que ces outils ont toutes les qualités et propriétés pour contribuer aussi au bien-être animal. Tout réside dans le choix et la volonté des utilisateurs. Ces dispositifs peuvent amplifier la productivité et, dès lors, de façon consécutive, assez souvent la maltraitance et le mal-être des animaux.

Ils peuvent à l’inverse, selon l’usage et l’exploitation que l’on décide d’en faire, être de puissants facteurs de bien-être animal en élevage. C’est leur développement et leur application en médecine vétérinaire au bénéfice de la santé animale et du bien-être animal qui peut amener aujourd’hui à une inversion de leur finalité zootechnique.  En tout cas, en tant qu’outils au service de l’éthologie, ils peuvent aider à mieux comprendre l’animal.

Au plan éthique, vis-à-vis du bien-être animal, ces objets connectés, ne sont ni bons ni mauvais. Ils sont, comme toute avancée scientifique et technologique, ce que l’on veut en faire, ce que l’on doit en faire.

Michel Baussier

En médecine, la sensibilité d’un test diagnostic est sa capacité à détecter un maximum de malades (c’est-à-dire à avoir le moins de faux négatifs) dans une population, ou bien à détecter sur un sujet une substance anormale présente en faible quantité (ou un micro-organisme présent en petite quantité). Cela concerne plutôt les analyses qualitatives, dans lesquelles la réponse est OUI ou NON.

La spécificité d’un test diagnostic est sa capacité à ne détecter que les malades (avoir le moins de faux positifs) dans une population ou sur un individu à ne détecter que la substance recherchée ou le micro-organisme recherché, sans la/le confondre avec un autre.

Un défaut de sensibilité conduit à laisser des malades non détectés ou une substance anormale recherchée non détectée (ou un micro-organisme recherché non détecté). Cela conduit à des faux négatifs. Une trop grande sensibilité peut conduire à considérer comme malade un animal sur la base de traces d’une substance ou d’un germe qui, à ce niveau, ne peut exercer d’action pathogène.

Un défaut de spécificité conduit au contraire aux faux positifs. On reproche assez rarement, à l’inverse, à un test d’être trop spécifique mais, dans certains cas, cela peut constituer un problème quand même.

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