Compte rendu de lecture

Lire S’entendre à la lumière de la zoolinguistique, c’est endosser le rôle d’une « interprète » chargée de traduire la manière dont les animaux marins sont évoqués dans l’ouvrage de Guillaume Meurice. L’auteur y montre comment le langage a été « volé », « tordu » et comment les « barrières sémantiques » précipitent nos « naufrages moraux ». C’est le cas lorsque le verbe « prélever » sert d’écran aux réalités de « tuer » ou « assassiner ».
Dans le roman, cette distorsion, qui « influence durablement la perception humaine », se manifeste notamment dans la presse, lorsqu’elle relaie les « attaques d’orques », mais aussi dans l’usage courant de la langue, qui enferme l’espèce dans une identité prédatrice, comme en témoigne l’anglais killer whales (baleines tueuses). L’emploi de désignations telles que « poissons en stock, en tonnes » permet également d’étendre la critique au monde de la pêche. Dans S’entendre, où l’orque est érigée en figure emblématique, une hiérarchisation implicite subsiste néanmoins entre les mammifères marins et les autres espèces marines. Si les orques et les rorquals accèdent à des termes spécifiques, les oiseaux marins et les poissons demeurent captifs de la « cage linguistique » des termes génériques – à l’exception notable des goélands. Les frontières entre différents mondes s’y dessinent : « l’Océan et le ciel, l’air et l’eau », tandis que la vie imperceptible à l’œil humain semble reléguée à la marge. Meurice l’écrit : « c’est difficile de se mettre à leur place ». Une séparation qui revient ainsi à « nommer des paquets d’eau par un nom différent, de part et d’autre d’une ligne imaginaire ».
Ce clivage se prolonge dans les rapports humains, qu’il s’agisse des tensions entre pêcheurs et défenseurs des orques, ou encore des relations père-fille. Parce que « c’est avec notre intelligence que l’on juge celle des autres », penser la cohabitation – qu’elle soit intra- ou interspécifique – devient une invitation à déplacer le regard avec « humilité », au-delà de l’opposition pour/contre. Un impératif pour, selon les mots de l’auteur, « aimer ce qu’il reste à sauver, pour sauver ce qu’il reste à aimer ».
Sandrine Lage




