L’hivernation de l’ours

Une problématique se construit au regard des phénomènes physiologiques de certains animaux qui par des comportements spécifiques nous interrogent. Tout particulièrement l’hivernation ou hibernation de certains mammifères comme les ours, les loirs, les hérissons pour n’en citer que quelques-uns, mais aussi certains reptiles.

Ces animaux affrontent un phénomène climatique qu’est le froid, en se protégeant. Il est nécessaire de faire une distinction entre l’hivernation qui est une somnolence, de l’hibernation, laquelle implique une véritable léthargie et modifie la température de l’animal.

On peut également noter un autre phénomène naturel propre à l’écureuil spermophile, lequel vit au sud de la Russie et a la capacité d’hiberner, ce qui modifie son rythme cardiaque . Nous pouvons également nous interroger sur la capacité de certains oiseaux comme les hirondelles qui peuvent voler durant des semaines voire des mois sans s’arrêter lors de la migration vers des contrées plus chaudes. D’autres encore, comme la grenouille gelée qui a la particularité d’être prise dans des blocs de glace durant des mois. Cette prison de glace entraîne que le cœur de ce batracien ne bat plus et que le temps semble finalement s’arrêter.

Ce qui pourrait être un schéma, une stratégie naturelle de ces êtres vivants pour l’homme qui souhaiterait que le temps soit suspendu lorsqu’une maladie, à l’instant T1 est incurable, invite à ce que nous comprenions le déroulement des différentes phases biologiques qui se mettent en place chez ces animaux.

« Oh temps ! Suspends ton vol ! » nous rappelle le poète Lamartine (1790-1869) lorsqu’au lac du Bourget il est en compagnie de Julie Charles et vit des moments inoubliables. Ainsi le temps pourrait-il être ralenti voire suspendu chez l’homme comme il le semble chez certains animaux ?

Nous vivons dans des sociétés chronophages où la rapidité a pris le pas sur le ralenti, la patience et la contemplation. Notre corps vit au rythme des événements sociaux, historiques qui nous entourent. Le stress a rompu la chaîne d’une vie contemplative et relaxante si bien que notre corps est soumis constamment à des pressions et que des modifications doivent s’opérer en nous.

Les animaux sauvages ont des rythmes naturels depuis leur apparition sur cette terre, ils conservent encore à l’heure actuelle ces rythmes. Sans nul doute que leur corps mieux adapté à la vie naturelle présente des phénomènes biologiques que nous n’avons pas ou que nous avons perdus.

Que se passe-t-il par exemple chez l’ours grizzly qui entre dans sa tanière dès les premiers froids, lequel auparavant s’est préparé en ingurgitant beaucoup de nourriture afin d’assurer une enveloppe graisseuse qui va l’aider à une longue période d’hivernation ? Ce qui nous intéresse est que la masse musculaire de l’animal ne va pas être endommagée à la fin de sa période d’endormissement. La réabsorption des éléments azotés en cycle fermé, est ce qui distingue la physiologie de cet animal de celle l’homme, lequel jeûnerait et dont, à la suite de la perte de la masse graisseuse, aura des séquelles organiques. Le phénomène du recyclage permet à l’animal la réversibilité des phénomènes alors que chez l’homme la réversibilité est très faible, le diabète risque d’apparaître par faute de stockage d’insuline, c’est-à-dire de glucose.

Avec le jeûne, le corps puise d’abord les sucres, puis les graisses puis les protéines. Au bout d’un mois de jeûne, la situation est invivable et des complications sévères surviennent. Alors que l’ours recycle ses excréments pour pouvoir hiverner plus longtemps, il garde en lui ses urines et ses excréments et ne risque pas l’infection pour autant. La NASA finance des recherches afin de faire « hiverner » des astronautes pour des voyages de longue durée.

Pour l’ours grizzly, dont l’université de l’État de Washington étudie les rythmes cardiaques qui passent de 84 à 19 battements par minute, avec l’accumulation du sang dans les cavités du cœur et pour éviter un arrêt cardiaque par congestion, le muscle du ventricule gauche se raidit, empêchant ainsi l’étirement mais toutefois demandant un effort accru à l’oreillette gauche, qui pousse le sang vers le ventricule. Ces travaux ont été expérimentés par le professeur Rourke.

Selon les travaux de Peter Vogel, l’encéphalogramme d’une espèce – les muscardins – est plat pendant l’hibernation. La question serait la suivante : Comment alors se réveillent ces mammifères ?

On a pu constater que toutefois leur métabolisme n’est pas nul mais que leur rythme est très bas. Cela veut dire que les fonctions continuent à se faire, mais au ralenti, et à accumuler au niveau cellulaire les déchets qui doivent être éliminés. Les températures changent selon que le muscardin est en veille ou endormi. Pour l’homme, dormir assure une sorte de régénération, mais l’homme n’a pas un encéphalogramme plat et même s’il existe des modifications métaboliques, celles-ci restent modérées.

Un autre phénomène naturel étonnant est celui que présente la grenouille des bois, au nord de l’Artique. Elle peut survivre à des températures très basses en dessous de zéro, c’est-à-dire qu’elle gèle. L’homme depuis longtemps s’intéresse à la cryogénie.

Pourquoi s’intéresser au sommeil cryogénique (cryo sleep en anglais) ou hypersommeil ? Parce que toute personne plongée en hypersommeil est considérée comme « hors du temps ». Dès l’entrée en cryogénie, la température du corps baisse, inhibant les battements du cœur. La température optimale est atteinte en trois minutes. Un gaz anesthésique endort le sujet. L’activité du cerveau est réduite à zéro. Le réveil est une sorte de « dégel » ; en outre, on peut constater le ralentissement du vieillissement.

Tous ces phénomènes que l’on rencontre dans la nature avec des animaux sauvages, interrogent le scientifique qui aimerait pouvoir extrapoler ces mécanismes à l’homme.

L’observation éthologique est le premier pas qui permet de mieux comprendre le monde « muet » de la vie animale. Ce sont finalement les comportements de ces animaux qui expriment comment se manifeste la vie au sein même du vivant. Les recherches de Thomas Nagel sur les chauves-souris ont pu montrer un certain nombre de comportements, mais aucune recherche n’a pu répondre à ce que serait le fait d’être pour l’homme, une chauve-souris, ainsi les qualia (état mental) échappent à l’analyse scientifique de la « conscience » des chauves-souris. Si bien qu’on pourrait regretter d’observer seulement l’animal de l’extérieur, en saisissant certains phénomènes physiologiques, mais nous sommes dans l’incapacité de saisir ce qui se passe en lui, au niveau de sa sensibilité, de son adaptation à son milieu. En quelque sorte, le scientifique subit une double peine de ne pouvoir se mettre à la place de l’animal, comme l’animal ne peut en aucun cas se mettre à la place de celui qui l’observe.

Il faut se situer au niveau des sciences humaines pour pouvoir imaginer prendre la place de l’autre.

La littérature a souvent souligné ce point névralgique de la difficulté de se mettre à la place de l’autre, pourtant Julio Cortàzar (1914-1984) dans la nouvelle L’Axolotl montre que le visiteur du jardin des plantes regardant les aquariums, se confond de façon fascinante avec cet être – l’axolotl – qui le regarde au fond de ses prunelles. Qui est-il ? Le narrateur ou finalement l’animalcule dans son milieu aquatique qui adhère à la vitre de l’aquarium pour regarder son visiteur ? De même Patrick Suskind (1949-) dans sa nouvelle : Le Pigeon montre un narrateur figé et agacé par un oiseau, lequel en quelque sorte, lui ressemble. C’est le problème du scientifique qui ne fait qu’expliquer et comprendre les mécanismes des animaux vus de l’extérieur ; le poète, l’écrivain dans une sorte d’intuition, d’imagination entrent dans le sujet qu’ils observent au point de devenir ce qu’ils sont. Ainsi Franz Kafka (1883-1924) dans La Métamorphose n’hésite pas à transformer Grégoire en cafard, Grégoire se dilue et finit par se sentir insecte et ses proches le voient également comme un insecte.

Sa conscience elle-même ne lui appartient plus en tant que sujet humain.

Nous sommes évidemment dans la fiction, mais le problème de l’étude de « l’autre » reste quoiqu’en pensent les scientifiques un problème subjectif.

À l’approche de périodes climatiques difficiles pour les animaux, le stress écologique va succéder aux périodes riches en nourriture. Des modifications importantes vont se mettre en place concernant la physiologie et les comportements des animaux. Il y a donc des cycles qui obéissent au rythme des saisons. Chez l’homme, ce phénomène se fait beaucoup moins sentir.

Ce qui peut interroger les scientifiques, ce sont ces découvertes sur le rat-taupe nu, capable de vivre 30 ans alors que les rongeurs vivent ordinairement de 2 à 3 ans. La reine peut procréer jusqu’à 1500 petits dans sa vie sans connaître la ménopause.

La longévité de ces rongeurs est extraordinaire et pourrait faire espérer que l’homme sur une échelle analogique pourrait vivre 600 ans. Ces animaux sont insensibles, ou peu sensibles, à la douleur, ils ne produisent pas le neurotransmetteur de la douleur appelé « substance P », ils résistent au cancer et cela est dû à un seul facteur. Vera Gorbunova et Andrei Seluanov de l’université de Rochester à New York ont publié le fait que les rats-taupes nus n’ont pas de tumeurs malignes sans doute dues à une forte concentration d’acide hyaluronique.

Tous ces phénomènes biologiques ne sont pas sans nous questionner. Le temps semble à chaque exemple suspendu ou arrêté dans les mécanismes de l’hivernation, de l’hibernation, du gel ou encore pour les animaux sociaux que sont les rats-taupes nus. En outre, tous ces phénomènes sont réversibles ce qui n’est pas le cas chez l’homme qui ne peut recycler ses protéines ou encore suspendre certains phénomènes ou revenir à un état antérieur.

Ne pourrait-on pas un jour espérer un « homme augmenté » s’approchant davantage des phénomènes physiologiques de certains animaux sauvages plutôt qu’un homme artificiel, robotisé ?

Jill-Manon Bordellay


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