Zéro vache à la ferme des mille vaches

Après moult péripéties et des années de procédures judiciaires, la ferme dites des mille vaches fait désormais partie du passé. Au 1er janvier, l’activité laitière de l’exploitation s’est arrêtée pour laisser place à des cultures de blé, lin, betteraves et pommes de terre. Retour sur une épopée ubuesque pour un élevage qui n’aurait jamais dû voir le jour.

© Brecht Denil

Une opposition immédiate des riverains

Le projet de la ferme des mille vaches a démarré en août 2011 lorsque les habitants des communes de Drucat-le-Plessel, Buigny-Saint-Maclou et quelques autres avoisinantes (dans la Somme) sont consultées pour l’installation d’une exploitation (il n’y a pas d’autres mots) laitière située à cheval sur les deux premières communes. Cette exploitation est hors-norme : elle prévoit un cheptel de 1 000 vaches et 750 veaux, ainsi que l’installation d’un puissant méthaniseur pour recycler les déjections des animaux et des déchets agroalimentaires des environs. Immédiatement, de nombreuses voix s’élèvent contre cette « méga-ferme », principalement pour des raisons environnementales, amenant à la création de l’association de riverains Novissen (pour Nos villages se soucient de leur environnement). Rapidement, le syndicat Confédération paysanne se joint à la mobilisation contre cette exploitation.

Malgré la mobilisation de la population locale, notamment auprès du gouvernement, mais aussi de militants de la France entière, et malgré des irrégularités dans les travaux (bien plus importants que prévus), les premières 150 vaches arrivent à la ferme le 13 septembre 2014.

Une ferme dans l’illégalité presque constante

En juin 2015, le média en ligne Reporterre révèle que 796 vaches seraient exploitées sur le site. Pourtant, la ferme-usine n’est autorisée à en détenir que 500. Un mois plus tard, un contrôle des services de l’État est diligenté et constate la présence de 763 vaches. Dans le même temps, l’exploitant – la société Côte de la justice dirigée par M. Ramery – dépose une demande d’extension du permis pour 880 vaches laitières.

Côte de la justice est condamnée pour avoir dépassé le quota d’animaux autorisés sur site et doit payer une amende de 7 800 euros ainsi que des astreintes journalières jusqu’à remise en conformité. Ensuite, les péripéties judiciaires s’enchainent. M. Ramery conteste les arrêtés de condamnation en indiquant avoir fait les demandes d’agrandissement en bonne et due forme et que, faute de réponse dans les temps de la part de la préfecture, le principe de « silence vaut acceptation » s’applique.

En 2017, les amendes sont finalement levées mais Novissen et la Confédération paysanne n’entendent pas capituler. Ils exhortent la préfecture et le ministère de l’Environnement à faire appel de cette décision, ce que fait le ministre Nicolas Hulot quelques jours avant de démissionner de son poste en août 2018. La Cour d’appel de Douai invalide finalement la précédente décision et condamne l’exploitant à revenir au seuil des 500 vaches et à payer les amendes. Pendant ce temps-là, la ferme des mille vaches culmine régulièrement à 850 vaches laitières qui n’ont jamais accès à l’extérieur.

Une mauvaise anticipation sociétale ?

D’après les informations de Novissen, à date de septembre 2020, l’amende de 7 800 euros était acquittée. Mais la véritable bonne nouvelle tombe trois mois plus tard. Le 4 décembre 2020, le service de communication de l’entreprise annonce que la ferme-usine va arrêter son activité laitière au 1er janvier 2021. Une partie des 800 vaches est vendue, d’autres sont envoyées à l’abattoir. La ferme va désormais se concentrer sur la culture de légumes et céréales.

Les raisons évoquées par la responsable de la communication de la société sont d’ordre économique : le modèle de l’exploitation était économiquement viable pour 1 000 vaches, pas en dessous. En difficulté financière, la société réclamait 33 millions d’euros à l’État pour lenteur dans l’instruction du dossier. La responsable de la communication ajoute que la coopérative belge qui collectait le lait a souhaité se recentrer sur du lait produit en Belgique. C’est une belle victoire pour la mobilisation de Novissen et de tous les militants impliqués.

Que faut-il retenir de cette histoire ? Probablement que les promoteurs ont mal anticipé les attentes sociétales. Certes, des fermes-usines sont très fréquentes dans beaucoup de filières d’élevage depuis des décennies sans que cela n’ait créé de polémique. Cependant, des projets d’implantation d’autres méga-fermes de porcs ou de poulets par exemple, pourtant communes dans nos campagnes, font face depuis quelques années à des recours de riverains pour empêcher leur installation. En effet, des études montrent que les citoyens actuels souhaitent un élevage offrant un accès à l’extérieur aux animaux, à taille raisonnable et qui ne perturbe pas trop l’environnement. Le bien-être animal, le souci environnemental et la préoccupation pour le changement climatique ont pris de l’importance aux yeux de l’opinion publique ces dernières années. Il y a donc une tendance de fond dont commence à prendre conscience l’ensemble des filières d’élevage. D’un point de vue économique, les producteurs n’ont pas intérêt à tenter de concurrencer les produits étrangers par le prix, mais plutôt par la qualité, en privilégiant un élevage moins important mais de meilleure qualité. Finalement, la viabilité économique de l’entreprise était donc mise à mal dès la conception du projet, comme l’ont dénoncé Novissen, la Confédération paysanne mais également des membres de la LFDA dans cette revue (n° 83 et 87).

Et pourtant, aussi incroyable que cela puisse paraître, un autre projet similaire pourrait voir le jour en Normandie. Dans l’Eure, un élevage d’environ 320 vaches laitières est en attente d’une autorisation qui lui permettrait de doubler son cheptel. Serions-nous loin de la ferme des mille vaches ? En fait non, car le quota ne prend pas en compte les veaux présents sur l’exploitation, lesquels porteraient le total à près de 1 300 bovins. Et bien sûr, ces derniers n’auraient aucunement accès au pâturage. Comme dans le premier cas, un collectif s’est réuni en association pour dénoncer ce projet allant à l’opposé de l’éthique animale et environnementale. Nouvelle épopée ubuesque en perspective ?

Nikita Bachelard


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