CR: Le loup, ce mal-aimé qui nous ressemble

Pierre Jouventin, humenSciences, Collection Mondes animaux, 256 P, 2021 (18.00 €)

Dans son nouvel ouvrage, l’éthologue Pierre Jouventin rappelle les similarités entre le loup et l’humain. Pourtant essentiel à l’équilibre écologique, le loup est depuis longtemps craint et persécuté par les humains. L’auteur raconte des anecdotes touchantes sur cet animal qu’il connait bien.

Un “grand méchant Loup” social et altruiste

Ethologiste bien connu, Pierre Jouventin a notamment eu la chance de partager une partie de sa vie avec une louve. Il en avait tiré un livre passionnant : Kamala, une louve dans ma famille (Flammarion, Paris, 2012). Dans le présent ouvrage, il étend la réflexion à une présentation plus générale du loup, ce « mal-aimé », pourtant ancêtre du chien, mais avec lequel on terrorise souvent les enfants, et qui n’est pas du tout, loin de là, le « Grand Méchant Loup » de la légende.

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Même dans des écrits scientifiques, même de nos jours, se retrouve la haine du loup, alors que, malgré de rarissimes attaques des hommes par des loups, « la peur est plutôt de l’autre côté : les loups, persécutés depuis tant de siècles, sont devenus farouches génétiquement » (p. 20). Le loup constitue une espèce opportuniste « qui s’est adapté remarquablement à presque tous les milieux » (p. 22) grâce à une très grande mobilité, une grande intelligence et à la « souplesse de sa vie sociale » (p. 25). Il constitue un élément essentiel des équilibres écologiques, comme témoigne l’exemple du parc de parc de Yellowstone aux Etats-Unis, où la réintroduction du loup a permis une réduction du nombre des ongulés et finalement la régénération des écosystèmes, caractérisée par « l’abondance de la végétation » (p. 38). Le loup est très altruiste, même avec les humains qui ont pu l’adopter. Kamala, la louve adoptée par Jouventin léchait « le visage de mon fils quand il revenait peiné à la maison avec une mauvaise note » (p. 52). Et quand, dans une rivière « nous avons commencé à nous éloigner du bord nageant, elle s’est jetée à l’eau pour nous saisir par le poignet et nous ramener à la rive » (p. 56). L’altruisme est lié à la parenté génétique et « à la socialité » (p. 78). « Est (…) altruiste tout comportement qui consiste à aider autrui » (p. 62) et, sur ce point, l’homme n’est pas le seul à pouvoir manifester de l’altruisme, comme le montre d’ailleurs l’observation de nombreuses espèces animales, depuis les orques jusqu’aux chauves-souris. Le loup en est un autre exemple saisissant.

Entre chien et loup…

Un long chapitre vise à comparer le loup et son descendant si proche, devenu « le meilleur ami de l’homme », le chien, même s’il n’est pas toujours « facile de s’y retrouver ‘entre chien et loup’ » ! (p. 96). Le chien a été domestiqué depuis très longtemps, il y a près de 36 000 ans, bien avant les autres animaux domestiques. L’« imprégnation sociale » de jeunes loups adoptés a pu y jouer un rôle essentiel : de jeunes loups adoptés ont pu considérer les humains comme leur « famille » et s’y intégrer. Ensuite, parmi les jeunes « loups », les humains ont pu sélectionner empiriquement ceux qui leur rendaient les meilleurs services « pour, peu à peu, obtenir des lignées beaucoup moins agressives mais néanmoins utiles à la chasse et gardant bien le campement » (p. 108), puis de nouvelles sélections ont été faites pour « la chasse, la course, le combat, le pistage… » (p. 110). Le chien a conservé la grande sociabilité du loup (des essais récents de sélection d’un « nouveau chien » à partir d’une espèce peu sociale, le renard, ont largement échoués), même si le loup reste probablement « plus malin et autonome que le chien » (p. 127). En revanche la domestication a favorisé, chez le chien, la natalité, ainsi que la faculté de comprendre le « pointage » d’un objet par un doigt humain (pointing), et, de manière plus générale, l’aptitude à comprendre les signaux humains, voire même les mots que prononcent les hommes.

Apprendre à coexister

Mais alors, si chien et loup restent, malgré des différences, aussi proches, pourquoi cette « diabolisation du loup » (p. 132) ? La religion a pu jouer un grand rôle en faisant de « la peur du loup (…) un levier formidable pour réveiller la foi des fidèles » (p. 137). « En 1210, Pierre de Beauvais écrit : ‘le loup représente le diable’ » (p. 135) et les efforts méritoires de saint François d’Assise pour humaniser le loup de Gubbio ne changeront guère cet état d’esprit hostile. L’épisode mythique de la « bête du Gévaudan », hâtivement assimilée à un loup, est là pour le prouver. En France, la persécution systématique du loup « a fini par avoir raison de l’espèce dans les années 1930 » (p. 145). Mais, très mobile, l’animal revient spontanément dans l’hexagone par l’Italie. Aujourd’hui persiste alors une « guerre du loup » (p. 140), due au fait que certaines populations de notre pays tolèrent mal la présence de loups sur leur territoire et souhaiterait éliminer à nouveau cet animal emblématique et protégé. « Une exception française quand les autres pays de tradition pastorale ne rencontrent pas de problème majeur. » (p. 154) La solution réside probablement dans l’amélioration de nos méthodes d’élevage des moutons, à l’exemple de ce qui se pratique hors de nos frontières, notamment par l’utilisation très efficace de chiens de protection des troupeaux. Alors « la peur du loup, qui était très présente dans les sociétés paysannes d’antan » (p. 162) pourrait s’effacer dans une vision plus harmonieuse des rapports de l’homme et de la nature, une vision qui permettrait enfin de dépasser « cette fausse dichotomie Homme/animal qui a été sécularisée par le physicien René Descartes » (p. 164).

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Durant la préhistoire, Homo sapiens n’aurait probablement pas pu triompher comme il l’a fait sans l’aide du loup devenu chien. Devenu, à son tour, un chasseur et super-prédateur, mais aussi un animal capable de développer des liens sociaux très forts et une entraide considérable, dans son comportement Homo sapiens ressemble toujours beaucoup au loup. Il y a une « étonnante convergence entre Homme et loup » (p. 188). Espérons que ce constat final du superbe livre de Pierre Jouventin nous aidera à nous rapprocher enfin de « ce mal-aimé qui nous ressemble » tant.

Georges Chapouthier

Dans la même collection : La Bête en nous – Jessica Serra (humenSciences, 2021)

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