Douleur chez les crevettes : une réalité qui interroge nos pratiques

Et si les crevettes ressentaient la douleur ? Dans un contexte où l’amélioration du bien-être animal en élevage devient une priorité, la question interpelle. Comprendre la douleur chez les crevettes peut transformer nos pratiques et notre regard sur ces animaux.

Quelques crevettes étudiées pour en protéger des millions

Étudier la douleur chez quelques dizaines de crevettes permet de mieux comprendre leur capacité à ressentir des expériences désagréables et d’améliorer ainsi le bien-être de millions d’autres en élevage (à ce sujet, voir la revue n° 118). Les tests sont réalisés avec soin pour limiter la souffrance : analgésiques, anesthésiques, nombre réduit d’animaux, courte durée des tests et absence de répétition sur le même individu. Le ressenti réel des crevettes ne pouvant être évalué par des modèles en milieu artificiel in vitro ou par intelligence artificielle, ces expériences restent indispensables pour étudier leurs capacités à ressentir la douleur.

Qu’est-ce que la douleur ?

La douleur ne se résume pas à une sensation désagréable passagère : elle constitue une expérience physique et émotionnelle qui alerte sur un danger pour le corps. Elle est perçue consciemment et suscite des comportements d’évitement, comme la fuite ou la protection. Selon l’Association internationale pour l’étude de la douleur (IASP), elle implique également un traitement cérébral du signal de danger, dépassant la simple réponse réflexe (Raja et al., 2020).

Les crevettes peuvent-elles ressentir la douleur ?

Pour répondre à cette question, Jonathan Birch et son équipe proposent huit critères pour évaluer la sentience, c’est-à-dire la capacité à ressentir des sensations et émotions subjectives (Birch et al., 2021). Plus un animal répond à un grand nombre de ces critères, plus il est probable qu’il ressente la douleur. Chez les crevettes, seulement quatre des huit critères ont été testés sur différentes espèces. Certaines espèces clés, comme la crevette d’élevage Penaeus, restent très peu étudiées malgré la quantité d’animaux élevés. Birch et son équipe détaillent chacun de ces critères et présentent des exemples d’études les illustrant chez différentes espèces de crevettes et autres crustacés.

Figure 1 : Les huit critères de J. Birch et al.

Pictogrammes gris : critères validés sur différentes espèces de crevette à l’écriture de l’article (2023).
Pictogrammes rouges : critères étudiés dans notre laboratoire.

Mesurer la douleur chez Penaeus vannamei

Des expériences ont été menées pour tester trois des critères sur cette espèce (critère 2, critère 4 et critère 6), afin de combler une partie des lacunes scientifiques.

Changements de comportement face à un stimulus douloureux

Le comportement de deux groupes de crevettes a été comparé. Les crevettes du premier groupe recevant une goutte d’acide sur la face dorsale, celle du second une goutte d’eau. Les crevettes exposées à l’acide bougent davantage leurs appendices locomoteurs et réalisent plus de tail flips (battements rapides de la queue permettant une propulsion rapide), suggérant une volonté d’éviter le danger et/ou d’atténuer une sensation désagréable.

L’utilisation d’acide dans ces tests peut paraître impressionnante, mais les concentrations utilisées sont très faibles, n’endommagent pas la chitine, se diluent rapidement dans l’eau et les comportements aversifs ne durent que quelques secondes, le temps que le stimulus disparaisse.

Effet de l’anesthésie et de l’analgésie

Après traitement avec anesthésique et analgésique, les  réactions des crevettes diminuent fortement, indiquant que les mouvements observés sans traitement (expérience A) reflètent une perception réelle de douleur et non de simples réflexes.

Capacité du système nerveux à traiter la douleur

L’électrophysiologie, qui mesure l’activité électrique du cerveau et du système nerveux, montre qu’avec une goutte d’eau l’activité reste faible et stable, tandis qu’avec une goutte d’acide un pic intense de l’activité électrique apparaît. Cela indique que le cerveau des crevettes intègre le stimulus et réagit spécifiquement, confirmant une perception désagréable.

Figure 2 : Examen électrophysiologique chez Penaeus vannamei

Conclusion

Trois nouveaux critères de Jonathan Birch et de son équipe ont été validés pour les crevettes grâce à cette étude, portant à cinq sur huit le nombre de critères désormais satisfaits. Ces résultats renforcent l’hypothèse selon laquelle les crevettes ressentent bien la douleur, et ce malgré le faible nombre de données scientifiques actuellement disponibles. Ces données nous invitent à repenser notre regard sur ces animaux, souvent exclus des discussions sur le bien-être animal. Les recherches futures viseront à tester les autres critères de Jonathan Birch et son équipe, ainsi qu’à développer des pratiques d’élevage et de manipulation réduisant au maximum la douleur, notamment lors des manipulations en écloserie, en grossissement, lors de la récolte et de la mise à mort.

Marie Bugeat et Lola Reverchon-Billot

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