Compte rendu de lecture

Dans notre société de plus en plus technologique et mercantile, on lit de moins en moins les poètes et c’est très regrettable. Il est, en revanche, heureux que des critiques éclairés, comme Françoise Armengaud, contribuent à nous rappeler l’importance de leur témoignage et de leur apport social et philosophique. L’autrice, universitaire et philosophe, éprouve, depuis toujours, un attachement aux animaux et un intérêt pour l’expression littéraire de cet attachement. Nous avions présenté, dans un précédent numéro de notre revue, sa pénétrante analyse de la relation poétique et spirituelle qu’entretient avec les animaux Christian Bobin. Armengaud nous présente ici cinq poètes (« cinq brèves études argumentées », dit le sous-titre du livre) dans leurs relations avec l’animalité. Malgré la réserve faite plus haut, deux de ces poètes ont tout de même atteint une célébrité internationale. Il s’agit de la poétesse américaine Emily Dickinson et du poète espagnol Federico Garcia Lorca. Les trois autres poètes, francophones, Thérèse Plantier, André Verdet et Marie-Christine Brière, mériteraient aussi une plus vaste reconnaissance.
« J’ai rassemblé ici cinq poètes en tant que rédacteurs de louanges adressées aux animaux », nous confie l’autrice dans sa préface. Car la louange offre un côté liturgique. « Elle s’élève plutôt musicale en litanies, sans fin. » Une musique des mots qui, de toute évidence, rejoint l’expression poétique la plus profonde, comme l’ont montré Verlaine ou Rimbaud. Une musique qui offre aussi un « versant lumineux, face au versant de l’ombre ». Puisque le rapport à l’animal apporte à l’homme la lumière de la beauté et de l’affection, mais aussi l’ombre de la cruauté et de la violence.
La lumière, voire l’incandescence, nous les trouvons dans l’oiseau en tant qu’incarnation de l’espoir par Dickinson : « L’Espoir est la chose emplumée / qui perche dans l’âme – / Et chante la mélodie sans les paroles – / Et ne s’arrête – jamais. » Une expression poétique qui fait écho à Verdet : « L’oiseau dit-on / Recompose l’espace / Recompose le temps / L’oiseau dit-on / Fortifie tout espoir. » Chez Verdet toujours, les yeux du chat « enrobent / Nos craintes nos soucis / Nos rêves nos joies / Cette sagesse assure / L’essentiel du mystère. » Il faut, nous rappelle Brière, « rire de bonheur » avec les animaux, « s’ébattre des mots doux du jour / rien que de la beauté-pelage / de la beauté-regard » et savoir adresser à sa chienne ce haïku sentimental : « Petit cœur qui bat / au rythme des pattes sur place / surveillance et tendresse » (Brière).
La part d’ombre, on la vit dans la corrida, dans « le sang des taureaux braves dans les arènes » (Armengaud) qui, par une ironie tragique de l’histoire, rappelle le sang de Lorca lui-même assassiné : « Voici que son sang s’avance en chantant / Par les marais salants et les prairies / Glissant le long de cornes toutes froides » (Lorca). Mais la part d’ombre apparaît aussi dans les abattages de masse : « Tous les jours on tue à New York / Quatre millions de canards / Cinq millions de porcs / Deux mille pigeons pour le plaisir des agonisants / Un million de vaches / Un million d’agneaux / Et deux millions de coqs / Qui laissent les cieux brisés en mille morceaux » (Lorca). Et aussi « dans les veaux flageolants / auxquels je pense trop / flagellés laminés émincés frits escalopés » (Plantier). Mais aussi dans la chasse à courre : « éclatée aux confins de l’amour / je me suis chassée à courre moi-même / poursuivie à mort » (Plantier). Mais aussi dans la cruauté banale et quotidienne de nos campagnes : « je veux être enterrée auprès du chien empoisonné / par les paysans de l’autre côté de la colline » (Plantier). Ou encore dans ce cri de détresse : « j’aboyai comme des chiens / pendue étranglée comme un renard » (Plantier).
Comme souvent, l’imaginaire de la poésie conduit à des réflexions plus philosophiques où s’expriment la spiritualité, l’éthique, voire la métaphysique. Comme le rappelle Françoise Armengaud, « Les poètes ne sont pas seulement (…) des musiciens. Leurs propos suscitent non seulement le plaisir (esthétique), mais la réflexion (éthique) ». Ainsi, particulièrement chez Dickinson, la quête de l’Être se dessine-t-elle clairement derrière celle de l’animal : « L’Être est un Oiseau / Semblable au Duvet / Qu’une Douce Brise fait flotter / Sur l’ensemble des Cieux » (Dickinson). « Pourquoi les Oiseaux par un matin d’Eté (…) / Transpercent mon Esprit ravi (…) / Cela fait partie d’une enquête / Qui recevra sa réponse / Quand la Chair et l’Esprit se sépareront / Dans l’immédiateté de la Mort » (Dickinson). Une méditation qui se place dans un accès final au ciel et aux anges, comme en témoigne la Grive, messagère aérienne de l’au-delà : « La Grive c’est Elle / Qui sans bruit de son Nid / Allègue que le Foyer – la Certitude / Et la Sainteté sont ce qu’il y a de mieux » (Dickinson). Nous conclurons sur cette phrase de Plantier, qu’il n’est pas possible ici de disséquer dans toutes ses facettes et ses subtilités, mais qui exprime aussi une manière d’élévation spirituelle : « Je vois en toute bête un Dieu. »
Georges Chapouthier




