Compte rendu de lecture

Nous, êtres humains, sommes fondamentalement des animaux terrestres et l’environnement aquatique de nos ancêtres et de nos cousins nous semble parfois étrange et lointain. C’est le grand mérite de Laurence Paoli de nous rappeler l’importance de la vie dans les océans. L’autrice, spécialiste de la biodiversité animale, a déjà à son actif plusieurs livres, dont le magnifique Quand les animaux nous font du bien : enquête sur ces compagnons qui rendent nos vies meilleures (Buchet Chastel, 2022). Pour la question qui nous préoccupe ici, celle des océans, Laurence Paoli a rassemblé des centaines d’articles et de nombreux témoignages pour nous présenter une image complète et réaliste de la pollution sonore qui menace l’environnement des cétacés et des autres êtres marins.
L’ouvrage repose sur deux éléments opposés : les innombrables signaux de communication sonores qui permettent la vie des êtres vivants marins et, face à eux, les innombrables pollutions sonores produites par les êtres humains et qui viennent perturber cette symphonie animale originelle.
Le premier élément renvoie aux « paroles et musiques » (p. 21) qui peuplent les océans : « des sons pour entrer en relation » (p. 69), abondamment étudiés chez les dauphins et les orques, mais aussi des « sons pour se sentir moins seul(e) » (p. 79), comme les chants de certaines baleines : « comme l’avait pressenti [le chercheur] Roger Payne, une baleine qui est en contact acoustique avec une autre baleine n’est plus seule » (p. 80). Pour que toutes ces communications restent efficaces, il faut que la coévolution des espèces ait permis une « distribution équitable [de] […] l’occupation acoustique » (p. 82). Dans cet ensemble, chaque espèce occupe en effet une « niche acoustique » (p. 82) qui lui est propre. Et si l’autrice a surtout pris comme exemples les cétacés, dont on connait par ailleurs le haut degré de conscience, comparable à celui des grands singes ou des éléphants, des observations similaires pourraient être faites pour de nombreux autres groupes animaux, pour d’autres « voix de l‘océan ».
Mais « l’homme, ce brillant ignorant » (p. 88) n’a pas su s’adapter à cette harmonie forgée par des millénaires d’évolution. Il a investi les océans grâce à ses vertigineuses performances techniques et à ses machines, mais « dans un état d’immense ignorance sensorielle quant aux aptitudes et aux besoins » (p. 89) des autres espèces. Il a introduit au sein des eaux un élément nouveau : des bruits variés, souvent violents, souvent répétés, qui perturbent la vie des êtres aquatiques : « le bruit sous-marin […] des bateaux qui sillonnent les eaux de la planète » (p. 197) et qui empêche les communications acoustiques, la construction d’éoliennes en mer, qui perturbe la reproduction des poissons et des invertébrés, « les ondes sonores de la prospection sismique » (p. 191), destinées au repérage des gisements d’hydrocarbures, qui endommagent les crabes et les langoustes… Toutes les composantes d’« un brouhaha mortel » (p. 211) dans les environnements aquatiques. Les bruits humains affectent non seulement les cétacés, qui sont les principaux héros du livre, mais aussi « les poissons, les crustacés et les mollusques » (p. 154). Chez les cétacés, cela s’est traduit par de nombreux décès, donnant lieu à des échouages en masse, qui ont beaucoup frappé la population. Ainsi « douze baleines […] s’échouent le long […] de côtes grecques […] il apparaît rapidement que cette hécatombe s’est produite pendant le test d’un sonar actif émettant à basse fréquence » (p. 103). Ou encore : « seize baleines sont retrouvées mortes ou agonisantes [aux Bahamas] […] à la suite de l’activité dans la zone de cinq navires militaires utilisant des sonars » (p. 117).
Heureusement, les observations et les découvertes des scientifiques ont rendu les êtres humains de plus en plus conscients des dégâts qu’ils causaient. La complexité, l’importance et l’utilité des communications en milieu marin leur sont devenues de plus en plus manifestes et des mesures commencent à être prises pour les préserver. Par exemple, la marine française a conçu diverses procédures « pour épargner l’ouïe des cétacés » (p. 125). De même l’amélioration générale de la circulation des bateaux de la flotte civile, et la réduction de leur vitesse, en vue de préoccupations purement écologiques d’économie d’énergie, ont aussi « un effet indirect sur le bruit sous-marin en le faisant diminuer drastiquement » (p. 231). D’une manière plus générale, diverses normes européennes incluent la pollution sonore dans le mauvais état écologique des eaux. Comme dans tous les domaines de l’écologie, beaucoup reste certes encore à faire, mais il s’amorce sans doute une tendance à considérer avec sérieux la pollution des océans, et particulièrement la pollution sonore. Il faut être reconnaissant à Laurence Paoli d’attirer notre attention sur cette question écologique essentielle et trop rarement évoquée.
Georges Chapouthier




