Lecture : « Les traditions comme formes de vie »

Compte rendu de lecture

René Misslin, Editions Le Lys bleu, Paris, 2025

Nos lecteurs connaissent déjà René Misslin, professeur émérite de l’université de Strasbourg et spécialiste des émotions animales, dont notre revue s’est fait l’écho lors de la publication de ses précédents ouvrages : Le Comportement de peur (2007, n° 52), Le Comportement de douleur (2007, n° 55), Le Comportement de croyance (2011, n° 68), Le Comportement hédonique ou la quête des plaisirs (2013, n° 77), Le Comportement alimentaire (2021, n° 109) et Le Comportement de certitude (2022, n° 113). Il nous propose ici une intéressante discussion sur les cultures animales et humaines.

Une culture, c’est un ensemble de comportements qui se transmettent entre les générations, par imitation ou enseignement, sans passer par les bases génétiques, donc par ce qu’on appelle souvent « la nature » et qu’on appelait autrefois « l’instinct ». Très étudiée dans l’espèce humaine, l’existence de cultures a été démontrée, depuis quelques décennies, chez de nombreux animaux, mais dans des expressions comportementales qui n’atteignent pas la complexité de cultures humaines. Certains éthologues préfèrent alors parler, pour les cultures animales, de « protocultures ». D’autres, comme Misslin, préfèrent utiliser, pour les animaux comme pour les êtres humains, le terme de « traditions », qui donne son titre au présent ouvrage.

Le livre débute par quelques exemples spectaculaires de traditions animales. Des macaques japonais recevaient, pour leur nourriture, des patates douces distribuées par les chercheurs sur une plage. Une femelle de la troupe eut l’idée de rendre les patates plus agréables à consommer en les lavant dans l’eau pour les débarrasser du sable (voir l’article de Cédric Sueur dans le n° 120). Ce comportement de lavage fut ensuite copié par ses congénères et transmis aux générations suivantes. Les chimpanzés, friands de termites, attrapent ceux-ci en introduisant, comme outil, dans la termitière une brindille à laquelle le termite s’accroche. Les chimpanzés utilisent aussi de grosses pierres, apportées de très loin, comme outils pour fracturer des noix très dures. D’autres animaux, comme des corbeaux, utilisent d’autres types d’outils. « Ils détachent une brindille qui peut être facilement incurvée en la pliant [et] se servent de ces crochets pour fouiller dans les arbres et attraper des larves dont ils sont friands » (p. 22). « Il faudra quasiment deux ans aux jeunes oiseaux pour savoir fabriquer ces outils » (p. 22).

Certains animaux, comme les suricates, apprennent à leurs petits à chasser et à se comporter en groupe : « le groupe se régénère de génération en génération en maintenant vivantes leurs traditions » (p. 21). Beaucoup d’oiseaux enseignent à leur progéniture la manière de chanter : « pour chanter normalement, un jeune pinson mâle doit être exposé aux chants émis par des adultes de son espèce durant les premiers mois de sa vie » (p. 23). Les orques, ou épaulards, enseignent à leurs jeunes d’innombrables habitudes sociales de communication entre individus ou de techniques de chasse : « les femelles âgées et expérimentées, qui ont cessé de se reproduire, vont jouer un rôle des plus éminents pour le maintien des traditions du groupe en transmettant aux jeunes leur expérience » (p. 26). De façon générale, les traditions animales concernent non seulement l’utilisation d’outils, « mais incluent aussi les techniques de recherche de nourriture, la communication vocale, les coutumes sociales ou encore les sites de nidification » (p. 18).

Les traditions humaines restent plus complexes et, de surcroît, elles bénéficient, de l’aide des langues humaines. « Grâce au langage symbolique, qui différencie les êtres humains des autres espèces animales, les hommes ont pu représenter leurs pensées, leurs idées et leurs émotions » (p. 33) et, par suite, leurs traditions dans leurs innombrables variantes. Misslin analyse en détail, comme exemples, quelques-unes de ces traditions et de leurs facettes, qui évoluent au cours de l’Histoire : jeux olympiques de l’Antiquité à nos jours, religion des Cathares au Moyen Âge en France, mythes et croyances millénaires de Mayas en Amérique, traditions orales de Pygmées Baka du Cameroun, rite des anciens Romains, étonnantes traditions des communautés Amish aux États-Unis et fêtes traditionnelles de Cordoue. Il ne saurait évidemment épuiser ce vaste sujet.

Ce qui intéressera le plus nos lecteurs, c’est la confrontation des traditions animales et des traditions humaines. Nous avons souligné plus haut, et c’est ce que confirme abondamment l’analyse de Misslin, l’extrême complexité des traditions humaines et leurs liens étroits avec les langues de notre espèce. Mais, souligne aussi Misslin, « ce qui singularise l’espèce humaine, c’est que ses cultures constituent un éloignement par rapport à la nature, au point de former des environnements artificiels, « surnaturels » pour ainsi dire » (p. 90). À la fois animal et part de la nature et, en même temps, non-animal et hors de la nature, voire tenté par un basculement vers le (sur)naturel, l’être humain éprouve, ici encore, dans ses traditions, l’étrangeté de son statut existentiel, écartelé entre deux modes d’être.

Georges Chapouthier

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