Chasse: à quand la fermeture de l’ouverture?

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Nous voilà arrivés en automne. C’est l’époque de l’ouverture de la chasse, du départ pour « la guerre fraîche et joyeuse » déclarée chaque année ! Mais quand donc n’y aura-t-il plus d’ouverture? Quand cessera-t-on de tuer pour le plaisir et sans aucune nécessité ? Quand enfin ne sera plus tolérée cette violence archaïque et depuis longtemps injustifiée, puisqu’elle n’est plus source de nourriture ?

Quand l’immoral est légal

La chasse est une violence collective doublement odieuse moralement, parce qu’elle existe, et parce qu’elle est rendue légale. Notre société peut rendre légal, c’est-à-dire collectivement moral, ce qui en réalité est immoral. La chasse est légale, mais elle n’est pas légitime, car rien ne peut la justifier, ni la référence à des traditions cruelles (et de toutes façons la tradition ne doit en aucun cas justifier la cruauté), ni l’alibi d’une protection de la nature par ceux-là même qui contribuent à la dégrader, ni le prétexte d’une gestion de la nature dont la nature se charge elle-même depuis toute éternité, ni la défense de privilèges acquis au prix d’une taxe fiscale. Le droit de chasse n’est pas un « Droit » : c’est une autorisation, une permission, qu’il suffit d’acheter.

Le légal est de nature changeante : il est soumis à la conjoncture et aux influences politiques et économiques du moment, mais le légitime est d’ordre éthique. Parce qu’elle est une violence collective, la chasse n’est pas légitime, même si elle est légale.

Le plaisir de tuer ?

La chasse est aussi une violence individuelle dont chaque chasseur se rend coupable. Il est admis que ce qui motive les chasseurs c’est le plaisir que semble leur procurer le fait de chasser, et non le besoin de faire souffrir par cruauté et de tuer. Mais il est indiscutable que chacun d’eux exerce personnellement des sévices graves, une violence majeure, en sacrifiant le sang, la souffrance et la vie des bêtes à leur distraction. Violence consciente parfois, probablement plus souvent violence inconsciente : dans des discussions tenues avec des chasseurs, beaucoup affirment qu’ils ne ressentent pas le sentiment de tirer sur un être vivant, auquel ils vont ôter la vie et sans raison. Le geste d’appuyer l’index sur la détente est si infime qu’il en devient presque celui d’un automate, dépouillé ainsi d’une intention de tuer. C’est d’ailleurs exactement ce que répondent les meurtriers lors de leur interrogatoire. Beaucoup disent avoir oublié, au moment où ils commettaient leur crime, que leur victime était un être humain comme eux, à qui ils allaient enlever la vie ; mais cette amnésie n’enlève rien à leur responsabilité, à leur culpabilité. De même chez le chasseur, seul s’exprime l’aveu d’une intention d’atteindre habilement un objet, une cible, rapide, mobile,  courante ou volante, qu’il met un point d’honneur à abattre. L’animal qui fuit est un objet, et le cadavre qu’il ramasse n’est qu’un objet. Même si les chasseurs prétendent tuer l’animal dans une espèce de méconnaissance de l’exacte signification de leur acte, et de l’exacte nature de leur cible, ils n’en sont pas moins entièrement responsables moralement de cet acte. En somme, le chasseur semble manifester une triple inconscience : celle de sa décision de tuer volontairement, celle de la nature vivante de l’être qu’il va mettre à mort, et celle de sa préméditation. Car l’inconscience précède largement l’instant du tir : l’intention est dans le canon, car porter un fusil, le charger de cartouches, viser l’animal sont des gestes qui portent à l’évidence la mort en eux, tout autant que le geste ultime, celui qui consiste à presser l’index sur la détente, dernier geste d’une série, où l’intention  de tuer préexistait bien. Mais cette inconscience préexiste déjà dans l’intention de se rendre à une partie de chasse, et même dans le seul fait de posséder une arme de chasse. L’inconscience de la responsabilité est proche du déni.

Éducation à la violence

Violence mortelle donc, la chasse est aussi une école de la violence : il est particulièrement scandaleux que les fédérations de chasseurs aient été chargées, conformément à une convention scandaleusement passée avec le ministère de l’Éducation nationale, de dispenser un enseignement à la protection de la nature, et cela à l’intérieur même des établissements d’enseignement, où elles se livrent au prosélytisme, pour y « assurer la relève » comme elles disent.

« Gestion » de la Nature et mépris des sciences naturelles

La chasse est enfin une violence exercée contre la Nature dans son ensemble. La Nature ne se conçoit que si elle abrite une vie intense, aussi bien végétale qu’animale, une vie en équilibre harmonieux. Or cet équilibre, dont on sait bien qu’il est devenu très fragile, est lié à la fois aux effectifs et à la diversité des espèces animales où chacune joue son rôle. Sous le prétexte de « gestion », et sur des critères dont l’homme se fait juge, la chasse se substitue aux régulations naturelles : elle rompt les équilibres, elle dérange et perturbe les milieux, elle diminue les populations d’animaux, elle tend à éliminer certains individus voire certaines espèces considérées comme « gibier ». En quoi peut-il y avoir besoin de « gérer » les bécasses, les canards, les limicoles, les perdrix, les lièvres, les grives, et tant d’autres ? Cette « gestion », sans fondement ni justification contrarie les règles naturelles jusqu’à menacer gravement l’équilibre général. La haine portée aux « nuisibles » que la chasse cherche à détruire à tout prix en est une forme. Les oiseaux « rapaces » en ont été les innombrables victimes parfois torturés comme les chouettes, les mustélidés continuent d’être éliminés, en dépit de leur rôle reconnu de prédateurs efficaces, parce qu’en vérité ils sont « nuisibles » par ce que considérés comme des concurrents par les chasseurs, qui veulent garder le « gibier » pour eux.

Facteur aggravant, la destruction de la faune se fait en ignorance, ou plutôt au mépris des règles générales de la biologie. Il est aberrant que les périodes de chasse mordent sur les périodes liées à la reproduction, alors qu’il y a là une obligation communautaire : on veut ignorer que la reproduction ne se limite pas à  l’accouplement, qu’elle commence au moment où se délimitent les territoires pour ne se terminer qu’au moment où les jeunes sont autonomes, et que rien ne doit gêner ou perturber les animaux pendant qu’ils assurent la pérennité de l’espèce. Il est aberrant d’autoriser la chasse dans certains territoires, comme les zones humides, qui abritent  une variété prodigieuse d’espèces animales et végétales. Tout comme les zones de migration, car c’est là, dans les défilés, dans les cols, dans les îles qui leur servent de relai, là où ils se concentrent, que les animaux ne devraient jamais être chassés ; il s’y fait un massacre trop facile d’animaux apparemment nombreux mais seulement temporairement rassemblés, qui peut avoir des effets dévastateurs : en aval, avec leur dispersion, la densité des animaux peut être diminuée au point de passer au-dessous du minimum requis par les lois biologiques de la reproduction.

Il est tout aussi aberrant que ne soit pas imposée une protection absolue des régions où s’est produite une catastrophe écologique. Les incendies de forêt, les inondations, les pollutions par les hydrocarbures doivent être suivis d’une interdiction automatique et prolongée de la chasse dans un territoire atteint en dépassant largement ses limites, et ce pendant plusieurs années, afin que la faune puisse recoloniser les zones en voie de reconstitution végétale.

Enfin, il est proprement stupéfiant que les ministères successifs de l’Environnement puis de l’Écologie continuent d’être ceux qui gèrent aussi la chasse. La préservation de la nature doit disposer d’une indépendance et d’un pouvoir suffisants pour s’opposer à d’autres intérêts : les dossiers et les conflits doivent se régler entre ministères et non pas entre services d’un même ministère. La nature est assez menacée aujourd’hui pour mériter que les politiques s’en occupent sans hypocrisie.

Sensibilité des animaux sauvages

Enfin, la chasse occulte et veut ignorer les souffrances des animaux qui sont ses victimes. Le malheureux animal sauvage, intitulé gibier, ou pire encore celui classé nuisible et rejeté dans la caste des intouchables, peut être plombé, blessé, englué, poignardé dans la plus parfaite légalité. Les plombs, et les balles qui cassent les os et qui perforent les tripes de l’animal sauvage libre ne font certainement pas moins souffrir que les coups de bâton assénés à un animal domestique. Celui-ci est protégé des mauvais traitements, des actes de cruauté, d’une mise à mort non justifiée ; celui-là n’a droit à rien, tant que l’espèce n’est pas mise en danger par la diminution excessive des effectifs. Avant ce terme, il n’est rien, il n’est qu’une chose, considérée comme pouvant appartenir à tout le monde (res communis), ou n’appartenir à personne (res nullius). Sa sensibilité à la douleur, à la souffrance, à l’angoisse est ignorée, inconnue des codes, civil, rural et pénal. La sensibilité animale ne peut avoir des limites fixées ou maintenues arbitrairement. Il y a là une incohérence et une lacune absolues du droit et de la morale, qui choquent le bon sens et révoltent l’esprit de justice. Mais cela arrange bien les affaires des chasseurs et le statut de la chasse, qui ne peut être remise en cause au nom de la sensibilité de l’animal. C’est pourquoi, tout en ayant parfaite conscience de son déclin, la chasse use de toute son influence politique et de tout son pouvoir pour continuer à bloquer le progrès généreux et logique du droit qui reconnaitrait à l’animal sauvage vivant à l’état de liberté la nature d’être vivant sensible à la douleur, à la souffrance et à l’angoisse. Ses moyens deviennent plus durs, plus exigeants, comme si elle se constituait en dernier carré. Cela ne pourra durer, car ou bien il faudra se résoudre un jour à avoir des raisonnements cohérents et à adopter des conduites conformes à la raison, ou bien la chasse finira par disparaître, faute d’animaux, tous massacrés pour rien.

Nous ne pouvons pas continuer à entretenir un conflit armé avec la nature, ou ce qu’il en reste. Il est temps de faire la paix avec elle ; elle est déjà tellement abimée, détruite, polluée, laissons-la se reconstituer, au calme, et considérons que l’avenir donne toujours raison aux idées généreuses et humanistes.

Jean-Claude Nouët

Article publié dans le numéro 95 de la revue Droit Animal, Éthique & Sciences.

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