Rapport du Giec sur le climat: une fuite qui met le feu

Selon un document provisoire qui a fuité, nous sommes à l’aube d’un cataclysme climatique. L’espèce humaine n’y résistera pas. C’est le Giec, les experts du climats des Nations unies, qui l’affirment. Mais est-il trop tard? L’espoir est-il encore permis?

[Mise à jour du 09/08/2021 : le volet 1 du rapport (sur 3 au total) est publié ce jour. Ce premier rapport du GIEC (IPCC en anglais) porte sur les bases scientifiques du changement climatique. Les volets 2 et 3 sortiront en février puis mars 2022 et porteront sur l’impact sur nos sociétés puis sur les solutions à mettre en œuvre. Pour information, Le Monde répondait aux questions des internautes en matinée.]

Un cataclysme annoncé

Il y a 30 ans, les scientifiques nous disaient qu’on avait 15 ans pour réagir avant qu’il ne soit trop tard pour stopper le changement climatique. À l’époque, on apprenait aux petits enfants à nettoyer les cours d’eau, les forêts, les plages… Puis on leur a fait récupérer les bouchons de bouteilles en plastique pour les recycler au profit des personnes handicapées. C’était gentillet et pas vraiment pris au sérieux. C’était une autre époque.

Le 23 juin 2021, la presse s’est saisie du projet de résumé du 6e rapport du Giec. Le Giec, ce sont les experts du climat des Nations unies. Le résumé, une version de travail inachevée, était à l’intention des décideurs afin qu’ils corrigent et en valident la rédaction. Une version provisoire, donc, mais dont le fond scientifique devrait persister et être complété. Ce qui a mis le feu aux poudres, ce sont les termes alarmistes utilisés. Nous verrons si la version officielle de février 2022 sera atténuée. En attendant, tous les journaux s’en sont emparés pour révéler l’horrible constat des experts. « Dérèglement climatique : l’humanité à l’aube de retombées cataclysmiques (…) » titrait Le Monde. « Des retombées climatiques cataclysmiques (…) » annonçait Sciences et Avenir. « Des impacts dévastateurs du réchauffement climatique guettent l’humanité (…) » pour LCI. « Faim, maladies, canicules extrêmes… Les alertes du Giec sur le réchauffement climatique » pour L’Express

Le résumé provisoire l’annonce : « La vie sur terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes, (…), l’humanité ne le peut pas. » Une sorte de vie pourra donc persister, mais notre espèce ne survivra pas. Est-ce un drame ? À chacun d’en juger, mais partons du principe que beaucoup d’entre nous préfèreraient survivre et qu’au moins certains d’entre nous aimeraient le faire en bonne harmonie avec la nature qui nous entoure. Et au fond des choses, connaissant la responsabilité de notre espèce dans cette évolution « cataclysmique », nous n’avons pas le droit, moralement, de laisser saccager la vie indifféremment. La perte serait si incommensurable qu’elle est inacceptable et inenvisageable.

Pour nous convaincre de l’urgence de la situation, nous avons droit à des avants goûts très convaincants depuis quelques années. Des records de température sont battus un peu partout autour de la Terre. En février 2020, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) reconnaissait un nouveau record de température en Antarctique : 18,3° C. Les sécheresses, les incendies, les catastrophes météorologiques en général s’intensifient (voir le rapport de la FAO de mars 2021 sur l’impact des désastres et des crises sur l’agriculture par exemple). Fin juin 2021, le petit village de Lytton au Canada faisait la une des journaux après avoir été détruit par un incendie lors d’un épisode caniculaire. Alors maintenant, on veut bien croire les scientifiques.

Trop peu trop tard ?

Restera-t-on observateurs passifs et condamnés ou peut-on encore agir ? En 2015, l’accord de Paris sur le climat avait fixé un seuil de 1,5° C d’augmentation globale maximale de température pour pouvoir contenir le dérèglement. L’OMM estime avec une probabilité de 40 % que ce seuil pourrait être atteint dès 2025. Nicolas Hulot était défaitiste au micro de BFMTV le 2 juillet suivant : « On a échoué parce que maintenant, la priorité ça va être l’adaptation, c’est-à-dire nous protéger. » Se préparer à endurer le pire. Il résume l’enjeu : « La science, depuis très longtemps, nous a alertés, et elle l’a fait avec une prudence presque excessive. Malheureusement, toutes ces modélisations se réalisent et la seule question, c’est pourquoi cet enjeu, qui n’est pas un enjeu dogmatique, qui n’est pas un enjeu idéologique, c’est une réalité scientifique, pourquoi c’est encore un objet de division, un objet de suspicion, un objet de moqueries. Ça devrait être un objet d’union ».

Le Giec, qui regrette la fuite, y émettait une proposition pour agir : « Redéfinir notre mode de vie et de consommation. » Proposition, incantation ou injonction ? Notre pire ennemi est l’indifférence. Le changement de mentalité et de paradigme est notre seul espoir. Ce ne sont plus nos enfants qui subiront les méfaits de notre immobilisme, mais nous-même, aujourd’hui. D’ici 2050, le Giec prévoit une augmentation radicale de la pauvreté, des famines, des exodes dus notamment à la montée des eaux et à l’augmentation des températures.

Doit-on pour autant baisser les bras ? Jusqu’ici, on a réussi à mettre des rustines là où on le pouvait. Certains pays créent même des îles artificielles comme les Pays-Bas (pour pouvoir y loger des habitants ou pour produire de l’énergie verte), à Dubaï (pour le tourisme de luxe), en Chine ou au Japon (pour y placer des aéroports)… Ça ne suffira évidemment pas, même pour les fans du film apocalyptique de 1995 Waterworld, avec Kevin Costner. En parallèle, pour supporter la chaleur, on installe l’air conditionné un peu partout. Mais là, on livre avec la rustine le clou rouillé qui viendra la trouer. On entretient en l’amplifiant le cercle vicieux.

Inaction climatique contre engagement citoyen

Est-ce qu’on peut compter sur les politiques ? 2050, c’est bien après les prochaines échéances électorales… Le court-termisme risque de l’emporter encore une fois, pour préserver les électeurs de mesures estimées injustes et inégalitaires. La loi Climat par exemple, adoptée par le Parlement le 20 juillet 2021, en a déçu beaucoup. Interrogé par Reporterre.net, le sénateur vert Ronan Dantec reconnait des points positifs, comme le recul général du climatoscepticisme au Sénat et l’ambition de réduire de 50 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. Il regrette néanmoins quelques reculs, dus notamment à l’activité de lobbies économiques forts comme celui de la publicité. Le texte reste encore loin des demandes de la convention citoyenne sur le climat.

Lire aussi : De la convention citoyenne au projet de loi climat et résilience (revue n° 109, avril 2021)

Le 29 juin 2021, le Haut Conseil pour le climat publiait un rapport, cité par Audrey Garric dans Le Monde : « Malgré une “accentuation de la baisse des émissions” au niveau national et dans la plupart des régions, “les efforts actuels sont insuffisants pour garantir l’atteinte des objectifs” climatiques pour 2030. » Le Conseil d’État, saisi en janvier 2019 d’un recours visant « l’inaction climatique » de la France, a rappelé à l’ordre le gouvernement dans une décision du 1er juillet : l’État est sommé de prendre toutes les mesures nécessaires, dans les neuf mois, pour respecter l’objectif d’une baisse de 40 % des gaz à effet de serre d’ici 2030. Autre soufflet le 6 juillet 2021 : le Sénat n’a pas suivi la proposition de l’Assemblée nationale d’inscrire la protection du climat dans la Constitution. Néanmoins, pour Me Arnaud Gossement, contacté par Numerama, cette inscription n’est ni nécessaire, ni utile, compte tenu de l’ajout de la Charte de l’environnement dans le bloc de constitutionnalité en 2005. « (…) Ce projet avait une portée plus symbolique qu’autre chose. La Charte de l’environnement qui existe déjà pose, en revanche, ce devoir à “toutes personnes”, ce qui est bien plus précis. » Le Premier ministre Jean Castex annonçait tout de même, en réaction, que le référendum sur le climat, promis en décembre 2020 par le Président, n’aurait pas lieu à cause de l’attitude obstructive du Sénat.

Une agence de conseil a créé le premier Observatoire des comportements engagés le 2 juillet 2021. L’étude publiée constate que les Français sont très préoccupés par le dérèglement climatique et met en lumière un paradoxe. « Alors que 75 % des Français expriment un sentiment d’impuissance, de résignation, de lassitude et d’angoisse, ils sont pourtant 70 % à se déclarer en capacité de contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique et 89 % à avoir changé ou commencé à changer de mode de vie. » Les sondés se déclarent déjà engagés à « limiter le gaspillage alimentaire (93 %), recycler mieux et plus ses déchets (92 %), modifier ses modes de déplacement au quotidien (81 %), consommer moins (79 %) ou encore changer ses habitudes alimentaires (77 %) et faire des choix de consommation privilégiant des marques de produits et services engagées (70 %). » Pour eux, les domaines d’action prioritaires concernent « l’obsolescence programmée (40 %), la lutte contre la déforestation (33 %), la préservation de la biodiversité (28 %), les conditions de vie des animaux d’élevage (26 %), (…) et la diminution de l’empreinte carbone de leurs produits et services (24 %) ». Et, fait rassurant, ils sont 79 % à se dire influencés par les scientifiques ou chercheurs – contre seulement 19 % par les femmes et hommes politiques.

Faut-il garder espoir alors ?

L’engagement des citoyens peut-il changer la donne ? Difficile à dire. Les fausses informations circulant dans les médias et sur le net compliquent la tâche. Nos institutions pourront-elles imposer les mesures nécessaires pour contrecarrer les effets du dérèglement climatique ? Le pouvoir des lobbies est fort, on l’a vu, et on est habitués à la douche écossaise (un coup chaud, un coup froid), par exemple avec les néonicotinoïdes et la protection des pollinisateurs. Fin juin 2021, les 27 ministres de l’Agriculture de l’Union européenne, après un avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, se sont accordés à définir un seuil critique de diminution des populations d’abeilles à 10 %. Un pas dans la bonne direction pour certains, pas assez ambitieux pour d’autres. Le gouvernement a mis en consultation publique son plan national « pollinisateurs » ainsi qu’un projet d’arrêté le 29 juin 2021, sans garantie que les commentaires des citoyens soient pris en compte.

La cour des comptes européenne a publié un rapport sur le principe pollueur-payeur (PPP) le 5 juillet 2021, que Le Monde juge très sévère notamment à l’égard des industriels. En effet, la cour déplore que ce sont les citoyens, les contribuables européens qui paient inéquitablement pour la pollution de l’air, des sols et des cours d’eau. Le PPP est mal appliqué, ce qui contribue au sentiment d’injustice des citoyens essorés par les crises, à qui l’on demande de serrer la ceinture, alors que les grandes entreprises pollueuses sont même parfois bénéficiaires de fonds européens… La Commission européenne a présenté un projet de taxe carbone, déjà en place dans quelques pays, aux frontières de l’UE le 14 juillet 2021 – le jour où près de 200 Allemands perdaient la vie lors d’inondations extraordinaires. La taxe existe en France depuis 2014 et sa hausse en 2018 a participé à la colère exprimée par les « gilets jaunes ».

Et la vie sur Terre ?

On l’a vu au cours de cet article, il y a des raisons de s’inquiéter et des raisons de ne pas (encore) désespérer non plus. Cette année est une des plus riches en actualités, en débats, en propositions pour combattre le dérèglement climatique. Et incidemment combattre ses conséquences sur la biodiversité… Car là repose un enjeu crucial : même si la fuite du rapport du Giec laisse entendre que la vie finirait par se remettre, sous une nouvelle forme, d’un changement climatique majeur (mais pas l’humanité), on ne peut ignorer l’impact de bouleversements météorologiques sur les espèces qui peuplent la planète. Les études scientifiques et les rapports de l’UICN le montrent depuis quelques années. La richesse de la biodiversité et la complexité des écosystèmes sont impactées, et l’effet boule de neige de la disparition brutale d’espèces semble encore sous-estimé.

Lire aussi : Rapport Planète Vivante: constats et feuille de route pour la biodiversité (revue n° 107, octobre 2020)

En mai 2021, le Programme des Nations unies pour l’environnement a produit un rapport qui appelle à augmenter les investissements dans des solutions reposant sur la nature, comme « la réaffectation des subventions agricoles et des combustibles fossiles et la création d’autres incitations économiques et réglementaires ». On attend avec impatience (et un peu d’anxiété) les évènements internationaux de cette année 2021 : le congrès mondial de la nature de l’UICN (septembre) à Marseille, la conférence de l’ONU sur la biodiversité en Chine (Cop15 – octobre), la conférence de Glasgow sur les changements climatiques (Cop26 – novembre)… La LFDA organise son propre colloque sur les animaux sauvages le 16 novembre lors duquel ces points seront abordés.

Le monde semble prendre la mesure de la situation actuelle. L’être humain, créateur, innovateur, cause des problèmes autant qu’il en résout. Bougeons-nous pour résoudre celui auquel nous sommes ici confrontés. Nous verrons, comme l’espérait Nicolas Hulot, si l’enjeu climatique deviendra un « objet d’union », ou si notre espèce fera bientôt partie du passé. Nous n’avons plus d’alternative.

Sophie Hild

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