Longtemps considéré comme une panacée, l’élevage d’insectes a connu un essor fulgurant en 15 ans. Partout dans le monde, les start-ups ont éclos et des milliards d’euros ont été investis. Aujourd’hui, le bilan est amer. Les banqueroutes se succèdent, une faillite économique qui cache parfois une faillite morale toute aussi réelle.

Notions importantes (cliquer pour dérouler)
→ FAO — Food and agriculture organisation
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture a été fondée en 1945.
Son objectif suprême affiché est : « Aider à construire un monde libéré de la faim », sa devise, inscrite sur son logotype, est « Fiat panis », expression latine – sur le modèle de l’expression biblique Fiat lux – signifiant « qu’il y ait du pain ».
Elle produit principalement des rapports, conseille les gouvernements, offre une assistance technique aux pays en développement.
→ Sentience
La capacité à ressentir subjectivement des états mentaux positifs ou négatifs comme la douleur, le plaisir et les émotions.
La majorité des animaux connus (tous les vertébrés, certains invertébrés comme des mollusques et certains insectes) ont une sentience avérée.
→ Proof of concept (POC)
Une « preuve de concept » en français, il s’agit d’une réalisation ayant pour vocation de montrer la faisabilité d’un procédé ou d’une innovation.
Il peut s’agir de la construction d’un engin, d’un logiciel – ou dans notre cas d’une usine – à plus petite échelle qui doit prouver que les calculs sont bons, que le modèle tient et est prêt à être répliqué à plus grande échelle.
La ruée vers l’or ver
Retour en arrière : au début des années 2000, le rôle croissant de l’élevage sur l’environnement commence à être pointé du doigt. En 2006, le rapport Livestock’s Long Shadow de la FAO indique que celui-ci est responsable de 18% des émissions de gaz à effet de serre humaines. Un deuxième, How to Feed the World in 2050, est publié en 2009. Celui-ci prévient :
D’ici 2050, la population mondiale atteindra 9,1 milliards d’habitants, soit une augmentation de 34 % par rapport à aujourd’hui. […]
Afin de nourrir cette population plus nombreuse, plus urbaine et plus riche, la production alimentaire […] devra augmenter de 70 %.
La production annuelle de céréales devra passer d’environ 2,1 milliards de tonnes aujourd’hui à environ 3 milliards de tonnes, et la production annuelle de viande devra augmenter de plus de 200 millions de tonnes pour atteindre 470 millions de tonnes.
Pour répondre à ces enjeux, un discours commence à émerger laissant penser que les insectes pourraient constituer une alternative intéressante. Le livre Insects as Sustainable Food Ingredients propose cette comparaison éclairante :

Sur le papier, donc, les protéines d’insectes seraient moins polluantes, moins gourmandes en eau et en énergie, bref une solution parfaite pour nourrir le 9 milliards d’humains. Étrangement, cette infographie n’inclut pas de comparaisons avec des protéines végétales.
En 2011, la startup Ÿnsect est créée en France. La promesse : élever des vers qui deviendraient d’une part de la farine (pour nourrir les animaux domestiques ou les humains), mais également des engrais, ainsi que des composants pharmaceutiques.
En 2017, une première usine test voit le jour (à Dole dans le Jura) qui préfigure l’inauguration de la deuxième usine en 2021, la plus grande usine verticale au monde (à Poulainville, près d’Amiens dans la Somme).
L’État et les investisseurs sont séduits. Trois ministres assistent à l’inauguration du site de Poulainville, 600 millions d’euros sont investis dont 280 M€ d’argent public (d’après l’ONEI). L’acteur américain Robert Downey Jr en a même fait la promotion sur le talk show de Stephen Colbert, regardé par des millions de spectateurs. Pressentie comme une future licorne française, ses fondateurs accompagnent Emmanuel Macron lors de déplacement à l’étranger et l’entreprise est encensée par les ministres.
La grande désillusion
Pourtant, les usines se montrent rapidement défaillantes comme le révèle un reportage de Vakita. Alors que les cadres de l’entreprise présentent aux caméras une usine modèle, les salariés lancent l’alerte en interne. Le matériel est défaillant, sale, mal entretenu. Plusieurs font état d’importants problèmes de santé, y compris des années après. À l’époque, beaucoup n’osent pas démissionner de peur de ne pas retrouver d’emploi – le territoire d’Amiens a alors connu une succession de fermetures d’usines dont celles de Whirlpool, WN et Ageco, et certains employés en étaient alors à leur troisième licenciement économique en quelques années. Celui d’Ÿnsect sera leur quatrième.
Pire, un deuxième reportage de Vakita révèle que les problèmes de la giga-usine de Poulainville étaient déjà présents dans l’usine pilote de Dole, supposée servir de proof of concept. Dès 2021, plusieurs salariés démissionnent en pointant du doigt les problèmes. Philippe Verdier, directeur IT & OT précise dans sa lettre de démission que « le projet industriel de Ÿnsect va droit dans le mur ». Le proof of concept est défaillant, le planning est irréaliste, le budget est sous-estimé et le business plan est « faux ».
Des centaines de millions d’euros ont donc été engagés sur une technologie non validée ; les capacités de production étaient falsifiées, avec des données manipulées et des zones cachées lors des inspections ; et la « production française » d’insectes était en partie fictive, Ÿnsect achetant ses larves à des entreprises hongroises, néerlandaises et belges.
Sans surprise, Ÿnsect connaît des déficits importants, la farine d’insectes a un coût deux à dix fois plus élevé que celui de la farine de soja (utilisée pour nourrir les animaux d’élevage). En 2023, les pertes annuelles avoisinent les 80 millions d’euros, pour un chiffre d’affaires autour de seulement 650 000 euros. L’entreprise licencie 350 employés et est placée en liquidation judiciaire en 2025.
Exception française ?
Cet effondrement n’est pas un cas isolé : en 2025, l’entreprise danoise ENORM a fait banqueroute, le canadien Aspire Food Group a été placé en redressement judiciaire tandis que le sud-africain Inseco a cessé ses activités.
À en croire la plupart des intervenants du premier reportage de Vakita, le problème est d’avoir vu « trop vite, trop grand », une forme de précipitation vers un marché mal identifié et avec des débouchés incertains.
Or, cette vision ignore un élément pourtant majeur de la question : le bien-être animal.
Sentience et sensibilité chez les insectes
La faillite de ces entreprises est en réalité une bonne nouvelle.
Dans un article exhaustif de 2023, Gautier Riberolles explorait la question de la sentience chez les insectes. On y lit que les études montrent des signes “prometteurs” de présence avérée de sentience chez certains insectes : une capacité à ressentir la douleur, à en avoir conscience, mais aussi à avoir une palette potentiellement large d’émotions (positives comme négatives). Et pour ceux pour qui la sentience n’a pas été confirmé, cela tient plutôt à l’absence de preuve que la preuve de l’absence : il faut plutôt considérer que leur sensibilité à la douleur est inconnue plutôt qu’improbable.
Lire aussi : Les insectes sont-ils sentients ?
Un article publié en mai 2026 par l’Université de Sydney a montré que les grillons, l’espèce la plus élevée dans ce type d’usines, ressentaient très probablement la douleur a minima.
Donc, les insectes ne sont pas des animaux insensibles, bien au contraire. Pourtant, ils sont le plus souvent élevés dans des conditions rigoureusement incompatibles avec un quelconque respect de leur bien-être. Un autre article de Gautier Riberolles, cette fois de 2024, synthétise les enjeux de leur élevage (cliquer pour dérouler) :
1. Surdensité
S’il existe des raisons de soupçonner que les insectes, notamment les formes larvaires, pourraient mieux tolérer les fortes densités que la plupart des animaux d’élevage, des travaux montrent également que la surdensité peut augmenter les taux de mortalité, le cannibalisme, les blessures, ainsi que le taux d’incidence des maladies. Or, les producteurs ont une incitation économique à pratiquer des densités élevées pour réaliser des économies d’échelles.
2. Impossibilité de voler
Les insectes ailés, comme les mouches soldat noire et les locustes, lorsqu’ils sont élevés jusqu’à leur stade adulte, sont souvent maintenus dans des espaces très restreints. Cela limite sévèrement, voire totalement, leur possibilité de voler. Rappelons à cet égard que les espèces de locustes que l’on élève effectuent en milieu naturel des migrations en vol de plusieurs centaines de kilomètre.
3. Paramètres d’ambiance
Les insectes d’élevage sont souvent maintenus dans des conditions de température, de lumière et d’humidité très contrôlées. La gestion des paramètres d’ambiance est pour le moment uniquement pensée selon le prisme de la maximisation des performances zootechniques et de la minimisation des coûts de production. Or, si les paramètres d’ambiance optimaux pour le bien-être et pour les performances zootechniques convergent probablement en partie, il n’est pas impossible que les seuils optimaux pour le bien-être ne soient pas les mêmes que les seuils optimaux du point de vue zootechnique et/ou économique. Des problématiques similaires sont déjà connues chez d’autres espèces notamment les saumons où des travaux montrent que le maintien de paramètres d’ambiance favorisant une croissance excessivement rapides génère des problèmes de santé (anomalies cardiaques et squelettiques, etc.). Autre enjeu, de nombreux élevages d’insectes maintiennent leurs pensionnaires dans le noir complet pour faire des économies d’énergie, alors que l’on ignore à ce stade l’impact de cette pratique sur la qualité de vie des insectes. Des mortalités de masse peuvent également survenir en cas de simple erreur humaine ou de dysfonctionnement des équipements de maintien des paramètres d’ambiance.
4. Alimentation
Comme pour les paramètres d’ambiance, des éléments scientifiques commencent à pointer l’existence d’un dilemme contradictoire entre les objectifs de réduction des impacts écologiques et de minimisation des coûts de production, et l’objectif de préservation du bien-être des insectes élevés en ce qui concerne la composition de l’aliment donné aux insectes d’élevage. Dans une société qui considère déjà peu le bien-être des animaux vertébrés d’élevage, on peut craindre que le bien-être des insectes d’élevage perde systématiquement les arbitrages face aux autres objectifs considérés dans ce domaine. Les carences en chitine favorisant le cannibalisme, les maladies résultant de l’utilisation de biodéchets moisis, et des taux de mortalité accrus (tolérés car moins économiquement impactant que le coût de l’aliment) sont des déclinaisons de cette problématique.
5. Absence d’enrichissement
Le milieu de vie des insectes d’élevage est généralement dépourvu d’enrichissement. Or, les connaissances acquises par les sciences du bien-être animal chez d’autres espèces depuis des décennies permettent aujourd’hui de soupçonner que l’hypothèse par défaut est qu’un environnement nu est très probablement une source de mal-être, a minima passé le stade larvaire.
6. Gestion de l’eau
Les techniques d’abreuvement des insectes peuvent être complexes. De nombreux insectes meurent noyés dans les mini-flaques qui peuvent apparaître dans les environnements d’élevage très humides. Les morts par déshydratation ou liées à la consommation d’une eau impropre seraient aussi des problèmes fréquents en élevage d’insectes.
7. Génétique potentiellement défavorable
Les efforts de sélection génétique sont à peine naissants dans la filière insecte. Le SYSAAF gère actuellement deux programmes de recherche dans ce domaine. Si l’on ne dispose pas encore vraiment de recul, on peut craindre que la sélection génétique orientée sur des critères tels que la vitesse de croissance et l’amélioration de l’efficacité alimentaire pourrait à terme aboutir à des problèmes de mal-être tels que ceux désormais bien connus chez les poulets de chair.
Transport
Beaucoup d’élevage d’insectes incubent et abattent les insectes au même endroit, sans transport. Cependant, les insectes vendus vivants (notamment pour l’alimentation des reptiles de compagnie et des volailles) peuvent eux subir des transports. Peu d’informations sont disponibles sur les pratiques, mais il est probable que les densités et le maintien des paramètres d’ambiance ne soient pas optimaux pendant les transports, notamment au vu des taux de mortalité élevés parfois constatés. C’est en particulier le cas pour les nombreux insectes qui sont transportés dans de simples colis par La Poste plutôt que dans des camions spécialisés.
8. Jeûne pré-abattage
Les insectes d’élevage sont souvent soumis à un jeûne préalable à l’abattage afin que les restes d’aliment qu’ils ont ingéré ne contaminent pas le produit final. Or, la nécessité de faire jeûner les insectes à des fins sanitaires ne fait pas l’objet d’un consensus. En plus du risque de provoquer une sensation de faim intense, l’on sait d’ores et déjà que chez certaines espèces, un jeûne trop long augmente l’incidence du cannibalisme.
9. Abattage
Une diversité de méthodes d’abattage sont utilisées pour abattre les insectes d’élevage. Le broyage vivant et la réfrigération semblent être les deux méthodes les plus communes, mais la lyophilisation, l’exposition à la chaleur via des fours, de la vapeur ou l’ébouillantage, ainsi que l’asphyxie à vide et le gazage au CO2 sont également utilisées. De nombreux insectes sont également destinés à être consommés vivants par d’autres animaux : leur mort n’est alors pas forcément instantanée. Bien que l’on manque encore d’information à propos des implications de ces procédés, certains chercheurs appellent déjà à privilégier le recours aux méthodes d’abattage qui seraient les plus susceptibles d’être instantanées et indolores (notamment le broyage correctement exécuté).
10. Manque de connaissances
Sur tous ces sujets, un constat transversal est le fait que les connaissances disponibles sont très déficitaires. Notamment, la médecine vétérinaire ne s’est pas vraiment intéressée aux insectes jusqu’à aujourd’hui.
On estime qu’en 2020, entre 1000 et 1 200 milliards d’insectes d’élevage ont été abattus, ce qui fait d’eux le groupe d’animaux élevés (vertébrés et invertébrés inclus) dont on abat le plus grand nombre d’individus chaque année.
Petites bêtes, immenses enjeux moraux
En 1789, Jeremy Bentham prend une position historique dans l’histoire de la considération des animaux :
La question n’est pas « peuvent-ils raisonner ? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ?
L’éthique nous commande de ne pas nous demander si les insectes ont un niveau de conscience similaire à celui d’un bœuf ou d’un cochon (et nous serions bien incapables d’être catégoriques sur ce point pour le moment), mais bien de savoir si leur élevage est une réponse satisfaisante à la souffrance des vertébrés. Tout ce que l’on sait pour le moment nous invite à dire clairement : non.
C’est pourquoi en 2023, une « Déclaration sur la sentience et le bien-être des insectes » a été proclamée dont la LFDA a été signataire. Cette déclaration énonce trois idées principales :
- Il est d’ores et déjà nécessaire d’agir pour le bien-être des insectes. La Déclaration appelle à prendre au sérieux la nécessité de mettre en œuvre des mesures pour protéger les insectes utilisés par les humains afin de limiter leurs souffrances et assurer leur bien-être autant que possible dans des domaines telles que l’expérimentation animale ou l’élevage.
- Il n’y a pas de raison de nier a priori la possibilité que les insectes pourraient être sentients.
- Il y a déjà de nombreuses données scientifiques qui indiquent qu’il est assez probable qu’au moins une grande partie des insectes soient en effet sentients.
L’élevage des insectes est donc une fausse solution à un vrai problème, celui des conséquences délétères (environnementales, sanitaires, éthiques) de l’élevage d’aujourd’hui.




