Comment concilier la liberté de religion avec la nécessité d’éviter douleur, peur et détresse lors de la mise à mort d’un animal ? Une réforme s’impose, fondée sur l’efficacité des méthodes d’insensibilisation.

« Du point de vue de la protection des animaux et par respect pour l’animal en tant qu’être sensible, la pratique consistant à abattre les animaux sans étourdissement préalable est inacceptable, quelles que soient les circonstances. »
L’avis de la Fédération des vétérinaires d’Europe, publié en 2002, n’est pas nuancé car il s’appuie sur différentes études menées en abattoir. Il a été confirmé en 2015 par le conseil national de l’Ordre des vétérinaires, pour qui « tout animal abattu doit être privé de conscience d’une manière efficace, avant la saignée et pendant toute la durée de celle-ci ».
Contexte réglementaire
Si la France est souvent considérée, au sein de l’Union européenne, comme un État peu progressiste en matière de défense des animaux, elle l’a pourtant été dans le domaine de l’abattage en imposant un étourdissement préalable dès 1964. Toutefois, ce décret prévoyait déjà une exception pour l’abattage rituel (certifications halal et casher).
Il faudra attendre dix ans avant que la CEE (Communauté économique européenne) n’adopte, en novembre 1974, une directive imposant l’étourdissement des animaux avant leur abattage, en laissant aux États membres la liberté de prendre des « dispositions nationales relatives aux méthodes particulières d’abattage nécessitées par certains rites religieux. »
Références scientifiques et juridiques
L’abattage sans étourdissement consiste à égorger les animaux (ovins, caprins, bovins…) en toute conscience, sans insensibilisation préalable. Cette méthode peut provoquer une agonie prolongée, jusqu’à 11 minutes avant la perte de conscience pour les bovins selon le rapport d’expertise « Douleurs Animales » de l’INRA (2009). Cela s’explique notamment par la formation de faux anévrismes chez 17 à 18 % des animaux lors d’un abattage halal et casher. En abattoir les opérateurs doivent vérifier la perte de conscience de l’animal (absence de réflexe cornéen) avant la sortie du box de contention, mais dix minutes est un temps long sur une chaine d’abattage, l’animal peut être suspendu et en découpe encore conscient.
Cette souffrance des animaux lors d’un abattage sans étourdissement est largement documentée, reconnue par les autorités scientifiques, qui défendent la nécessité d’un étourdissement préalable. Outre les avis de la Fédération des vétérinaires d’Europe et du conseil national de l’Ordre des vétérinaires, c’est également la position de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Cette dernière, dans un avis de 2020, s’oppose fermement à l’abattage sans étourdissement, lequel « entraîne une douleur, une peur et une détresse intenses en raison de la contention, de la coupe du cou et des tissus mous, jusqu’à la perte de conscience qui peut être retardée en raison de la formation d’un anévrisme et d’une occlusion carotidienne. »
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Les pays qui imposent l’étourdissement
Plusieurs pays européens n’autorisent pas ou plus de dérogation à l’obligation de l’étourdissement préalable des animaux. C’est le cas du Danemark, de la Finlande, du Luxembourg, de la Slovénie, de la Suède, ainsi que de la Wallonie et de la Flandre en Belgique. Hors de l’Union européenne, la Norvège, l’Islande et la Suisse appliquent la même règle.
Au Danemark, lorsque Dan Jørgensen (actuel commissaire européen) est devenu ministre de l’Agriculture en 2013, il a pris la décision urgente d’imposer l’étourdissement des bêtes avant l’abattage, déclarant que « le droit des animaux doit primer sur la religion ». Cette décision, pleinement assumée par le ministre, n’a soulevé aucune opposition majeure.
D’autres pays, comme l’Autriche et la Slovaquie, exigent que le soulagement par étourdissement intervienne immédiatement après la saignée pour réduire la souffrance infligée à l’animal. Hors Europe, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Indonésie -qui compte la plus grande population musulmane au monde- pratiquent l’étourdissement réversible des animaux pour l’abattage rituel.
Droits de l’Homme
Le 13 février 2024, la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) a rendu un arrêt inédit en jugeant que les décrets pris par les régions wallonne et flamande, rendant obligatoire l’étourdissement des animaux avant leur mise à mort, ne contreviennent pas au droit à la liberté de religion consacré par la Convention européenne des droits de l’Homme.
Dans son billet de mai 2024, Louis Schweitzer -alors Président de La Fondation Droit Animal Éthique & Sciences- souligne l’importance de cet arrêt et précise que la Cour a relevé « que l’étourdissement préalable était, selon un consensus scientifique établi, le moyen optimal pour réduire la souffrance de l’animal ».
Cet arrêt de la CEDH rejoint celui de la Cour de Justice de l’Union européenne qui, le 17 décembre 2020, a jugé que pour promouvoir le bien-être animal dans le cadre de l’abattage rituel « les États membres peuvent, sans méconnaître les droits fondamentaux consacrés par la Charte, imposer un procédé d’étourdissement réversible et insusceptible d’entraîner la mort de l’animal ».
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Position du Culte
Les instances musulmanes se sont prononcées, à de nombreuses reprises, sur l’acceptabilité d’un étourdissement réversible lors de l’abattage. Le « cahier des charges Halal » de la Grande Mosquée d’Evry-Courcouronnes précise ainsi dans son article 9 : « Le calme, des sujets à égorger, provoqué par l’électronarcose est toléré, du moment que ce procédé ne provoque pas la mort. »
Dans une lettre de juin 2018 adressée à Brigitte Bardot, rendue publique par sa Fondation, le Dr Dalil Boubakeur (ancien recteur de la Mosquée de Paris et Président du Conseil Français du Culte Musulman) prenait déjà position : « Il faudrait que les institutions européennes puissent faire appliquer des Directives plus conformes à la sensibilité de tout un chacun et éviter la souffrance animale en imposant une narcose, somme toute réversible ».
Les représentants du culte juif évoluent également sur l’insensibilisation des animaux au moment de leur mise à mort, notamment par le procédé DTS (Syncope Diathermique), dit « canon micro-ondes », qui augmente la température cérébrale de l’animal et entraîne une syncope réversible.
L’espoir d’un changement
Le 10 juin 2025, en direct sur France 2 lors d’un échange avec le journaliste Hugo Clément, le Président Emmanuel Macron évoquait les travaux en cours menés par les ministères de l’Agriculture et de l’Intérieur, en accord avec les cultes, sur le procédé DTS.
Pas de boite crânienne perforée provoquée par le pistolet à tige perforante, ni de lésion des neurones provoquées par l’électronarcose. Ce procédé doit encore faire l’objet d’études (une récente évaluation de l’EFSA considérant que les données scientifiques sont, à ce jour, insuffisantes pour attester de la perte de conscience immédiate), mais il pourrait être un moyen de repenser les systèmes d’étourdissement actuels qui ont fait leur temps.
Position et action de la LFDA
La Fondation Droit Animal Éthique et Sciences rejoint les conclusions des instances scientifiques et considère, sans ambiguïté, qu’il ne peut y avoir d’abattage sans étourdissement préalable.
Outre la souffrance des animaux égorgés en toute conscience, ce type d’abattage constitue une tromperie du consommateur puisqu’une part importante des viandes issues d’abattages sans étourdissement se retrouve dans le circuit classique sans aucune information sur le mode d’abattage.
L’Œuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoir, particulièrement active, a présenté une nouvelle enquête sur les abattoirs en France et révèle qu’un sur deux peut abattre sans étourdissement. A défaut d’un étiquetage, l’OABA publie la liste des abattoirs pour favoriser la transparence.
Le 25 juillet 2018, avec Laurence Parisot (présidente de la LFDA) nous accompagnions Brigitte Bardot à l’Élysée pour défendre plusieurs dossiers de protection animale, parmi lesquels figure, en bonne place, l’étourdissement préalable des animaux en toute circonstance.
Huit ans plus tard, nous sommes intervenus auprès du Premier ministre pour relancer le sujet, rien ne justifie en effet l’inaction de la France quand d’autres États membres de l’UE ont su imposer l’étourdissement des animaux en toutes circonstances, s’appuyant sur des données scientifiques, juridiques et une volonté des cultes de limiter la souffrance de l’animal au moment de son abattage.
Outre son action en cours auprès du gouvernement, la LFDA défendra cette requête auprès de tous les candidats à l’élection présidentielle.
Christophe Marie




